TOUS BUYI !

Alors là, comment vous dire, ça met tout le monde d’accord. Si cet argument ne vous convainc pas, je ne sais pas ce qu’il vous faut.

De tous les groupes chinois qui portent l’étiquette « Indie »[1] (c’est-à-dire dont les pochettes sont ponctuées d’un sticker « Indie Music Store »), Buyi, 布衣, est le représentant musical qui tend le plus vers l’universalisme.  Il faut dire que le mot même de Buyi désigne la masse : il s’agit des vêtements de coton que portaient les paysans bêchant et repiquant pour l’Empire du Milieu. Tous ceux qui s’intéressent à la scène underground du rock chinois, quel que soit leur genre de prédilection, finissent par tomber sur Buyi. Et par l’aimer. Buyi, c’est la grande synthèse : quatre musiciens, un chanteur guitariste à la voix toujours en tension, une bassiste poupée gothique, un guitariste rythmique un brin m’as-tu-vu avec ses tatouages et sa paire de lunettes teintées, et un batteur qui a l’air d’être le pote sympa (son nom de scène est « Funky »). Quatre personnages qui pourraient provenir de quatre groupes différents, mais qui, réunis sur la même scène, donnent l’impression que l’on assiste à quatre concerts différents en même temps !

 Au Mao Live House de Shanghai, où le public reste imprévisible, il y avait, en ce mois de mai 2016 (pour la tournée promouvant l’album Route 21, 21号公路), des métalleux à l’ancienne mêlés aux étudiantes émotives, des faux cools et de vrais drôles. Des étrangers même ! C’était la première fois, dans ma fréquentation de ce club à la programmation quasi-quotidienne, qu’on ne pouvait dresser le profil sociologique type du public. Et de la musique aussi d’ailleurs : rythmique de hard rock pour mélodie de guitare très aérienne, soli flamboyants prenant la suite d’un refrain intimiste… Les musiciens n’ont pas le temps, c’est tout le rock ou rien. D’ailleurs, cet album Route 21 pour lequel ils tournaient partout en Chine, eux même étant originaires de la petite province centrale du Ningxia, a été enregistré aux États-Unis. Les rythmiques, lentes ou entraînantes, sont bien carrées, dans les canons blues, alors que la guitare se joue à la chinoise, longues notes qui, comme sur un erhu, mettent du temps à s’évanouir, ou rapides grattements rappelant le guzheng.

C’est que sur les albums précédents, ils les ajoutaient vraiment, ces instruments traditionnels (certes avec parcimonie, dans cette logique du « un peu de tout » qui semble être la feuille de route du groupe). Mon disque favori de Buyi, reste justement « Buyi ». C’est l’album à tubes, l’album qui a cet enchaînement de deux morceaux que vous réécoutez en boucle (mais si, vos disques préférés le sont grâce à deux titres qui se suivent et qui créent l’espace magique du plaisir, deux titres assez différents, les deux titres qui colorent tout le reste : un seul morceau phare, ce n’est plus un album préféré, deux morceau éloignés sur le disque, il n’y a plus de corps) :

« 不累 », « Pas fatigué ». En chinois, et c’est la phrase clamée dans le refrain, « je ne suis pas fatigué » a une sonorité particulièrement percutante : « Wǒ bù lèi ! ». C’est le morceau de hard rock standard génial comme on l’a écouté partout sur la planète dix mille fois et qu’on redemande dix mille fois encore. Avec la spécificité tout de même de ce chant en plainte éraillée qui se retrouve dans toute musique populaire en Chine.

« 你是我的希望 », « Tu es mon espoir », foisonnant avec son guzheng, justement, son gong et sa mélodie entêtante au suona (ce hautbois au pavillon très évasé appelé à tort trompette chinoise, que l’on entend beaucoup dans les airs de fêtes du Nouvel An). La folk campagnarde ramenée à grands coups de caisse claire dans l’atmosphère des mégalopoles.

Vous avez, en deux titres, un résumé du rock chinois (pas forcément subtile, mais c’est comme tout résumé). Buyi n’est pas un groupe qui prend des risques musicaux (comme d’autres en Chine qui n’enregistraient pas aux USA sous peine de ne jamais trouver un ingé son qui accepte), mais qui, depuis 1995, accompagne les avant-gardes en en réduisant un peu le propos pour le rendre accessible à chacun.

La pochette verte de cette album frappé des caractères argentés qui composent le mot Buyi est probablement le CD que j’ai vu le plus vendu sur les étals des très rares disquaires indés chinois. Son format cartonné est d’ailleurs un poil plus grand que celui des CDs ordinaires : il faut le remarquer comme celui que tu dois acheter pour commencer ton initiation. Je crois que nous autres, les paysans en veste de coton, nous avons tous notre exemplaire.


[1] Gare à votre prononciation de cet anglicisme : le mot chinois « Yīndì » (阴蒂) signifiant « clitoris » ; mais peut-être l’aviez-vous fait exprès…

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