J’AI VU SE REFORMER LE UNDERBABY

photo promotionnelle pour la tournée de reformation des UnderBaby (2018)

Ça a été à partir de 2019 qu’à Shanghai la fête était finie.

Au printemps de cette année-là, si vous buviez un verre dans un pub du centre-ville, vous vous exposiez à une descente de police pour un contrôle des passeports des étrangers (ne demandant rien aux locaux). Un mois plus tard, on trouvait porte close devant les principaux clubs de chaque district. Tous étaient fermés et pour « rénovation » et « pour un temps indéterminé ». Certes, les bars où s’agrègent les hommes d’affaires et les fils à papas n’ont pas été touchés par cette soudaine envie de refaire la décoration, je vous cause des lieux où ça rockaient, où ça jasait un peu trop. Curieusement, pas des bouges forcément fréquentés par des étrangers (malgré la méfiance), plutôt des coins historiques de la contre-culture qui, s’étant habitués lors des années Hu Jintao au relâchement des censures, pensaient que c’était gagné.

Preuve en est, juste quelques mois avant que tout ne s’arrête (je vous parle d’un an avant la pandémie, d’une autre pandémie peut-être…), on trouvait programmé la reformation du Underground Baby.

– Des quoi ?

– Et rien de moins qu’au Yuyintang !

– Où ça ?

– Ah, vous, vous n’êtes pas shanghaien.

Le Yuyintang, dernier club à l’Ouest du Shanghai downtown avant des kilomètres de banlieue ! Le Yuyintang d’hier, c’était le club des enragés : celui où l’on fume en se dandinant sur du… post rock, voire sur du maths rock. Il faut savoir qu’entre 2015 et 2017, le rock shanghaien a été submergé par une vague de rock atmosphérique, entêtant et a-mélodique au possible, parfaite bande son pour le théâtre contemporain. Idée que les esthètes shanghaiens ne sont qu’un ramassis de geeks derrière leurs écrans d’ordinateur ? J’en ai mangé du maths rock au Yuyintang, qui n’a programmé presque que ça pendant deux ans chaque week-end. Et parfois même le MAO live house s’y mettait. Ce n’était pas mauvais. Ni même ennuyeux. Mais c’était juste trop !

Corrélation ou hasard, en même temps que cette musique impersonnelle, que ce maths rock a disparu, les clubs shanghaiens, le Yuyintang en tête, sont devenus cleans. Plus le droit de fumer, fermeture à l’heure de la fermeture… Sursaut du sursis avant la fermeture pour travaux (« tousse tousse »).

Le Underground Baby (aussi connu sous son surnom de UnderBaby), le premier – et peut-être seul ! – groupe de punk chinois, né en 1991. Et avoir assisté à ça, au premier rang, tient du miracle rock. À Pékin, où l’on est beaucoup plus punk (réaction à l’atmosphère de rigueur qui règne dans la capitale ?), ou même à Nankin, ville d’excités indisciplinés, les Underground Babies ne jouent pas devant une poignée de quarantenaires nostalgiques de leurs années estudiantines. Ils ont des publics qui se déplacent par centaines. Ici, dans cette petite boîte qu’est le Yuyintang, c’est plus intime, plus touchant. Comment vous décrire cela : il y a ce couple de deux femmes tatouées qui dansent, daronnes LGBT qu’on ne doit pas voir souvent, qui sont enfin ressorties de sous la couche de verni de la société ou de la grisaille de leur appartement. Il y a le bassiste, avec sa blouse orange d’ouvrier (ou de détenu ?) qui n’ose s’adresser au public si proche de lui, lorsque le frontman, guitariste et chanteur, trop timide pour le faire lui-même le lui demande. « Vas-y. » « Non, vas-y toi. » « Je ne sais pas quoi dire. On va jouer de la musique. » Il y a ce type dans le public qui, après le long silence qui suit le tube intitulé « Se réveiller », hurle « Hé, vous voulez pas la rejouer, je m’étais endormi ! », provoquant un fou rire dans l’assistance, et parmi les serveurs, les techniciens et les trois musiciens.

En fait, je ne vais pas vous causer pendant une heure du punk. Je voulais simplement rapprocher les mots « subculture » et « innocence ». Ouais, en fait tout est dans leur titre : Underground Babies.

https://www.bilibili.com/video/av27175480/

J’ai la chance de posséder les deux CDs du UnderBaby, quoi que le premier, 觉醒  Awaking (« Se réveiller » donc), sorti en 1999 sur un label taïwanais (Magic Stone) soit aujourd’hui introuvable autrement qu’en version pirate. Mais attention, un pirate à la chinoise, au détail près identique, avec même le poster reproduit ! Ce premier album et unique album complet du groupe, composé de seize titres assez courts, ne rappelle finalement le punk que par son agressivité plus ou moins simpliste. Disons tout de même que les UnderBaby ne sont pas tant punk du fait d’une appartenance musicale au mouvement anglo-saxon, que parce qu’ils paraissent plus énervés que leurs camarades de la scène rock alternative pékinoise. Étiquette très relative, il me semble, au moins sur certains morceaux, entendre la très nette influence de Dou Wei (竇唯), l’un des trois fondateurs du rock chinois – au sens de musique populaire moderne – et créateur de sa version alternative (je ne doute pas que vous ayez fait vos devoirs avant de lire ce blog). Dès le deuxième titre : un accordéon, comme chez Dou Wei[1]. On croise aussi parfois des boîtes à rythme… Et la rondeur de la ligne de basse du morceau qui porte le nom du groupe est tout simplement rock’n’roll !

L’album suivant paraît… treize ans plus tard (ah, oui, « punk », a-t-on dit). Durant toute la longueur de cet EP de vingt-huit minutes (« punk », n’est-ce pas ?), simplement des ballades, guitares acoustiques et pianos de sortie (euh, « punk » ?). Dès la première chanson, un refrain en anglais boucle la phrase « something new »… Sur ce disque, 蜕变 (Métamorphose, 2012), UnderBaby retrouve complètement l’essence de la scène indé chinoise : une nouvelle musique folklorique pour une époque où les campagnes sont traversées d’autoroutes, un chant qui se transmet à la lueur du lampadaire et non plus de la bougie, un murmure d’abribus, une mélancolie de la pollution.

Vous vous souveniez que le premier album de Dou Wei est un disque de hard rock tandis que son dernier est d’un minimal épuré.


[1] L’accordéon du UnderBaby, instrument rare en Chine, n’est pas à lier avec celui que l’on trouve parfois dans le punk européen qui se pare d’instruments populaires (la cornemuse en est un autre exemple) dans sa forme revendiquant un héritage villageois proche du peuple.

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