UN THÉÂTRE, UN MONDE – La rue Ha’erbin et les SNH48.

Si les faux adultes de mon âge (à une époque, on disait « adulescents ») sont regroupés, dans les milieux d’initiés, sous la dénomination de « génération Pokémon », c’est méconnaître un autre phénomène japonais qui a fait battre nos petits cœurs d’asiatophiles à l’adolescence. Alors qu’on commençait à abandonner les Pikachu à nos petits frères, surgissait une licence commerciale qui a généré, elle aussi, des millions de yens : AKB48.

En Extrême-Orient, aucune jeune personne ayant eu 15 ans en 2005 n’a échappé à l’engouement pour ce renouveau des idoles, qui en plus de chanter/danser/poser pour des calendriers, évoluaient dans un monde clos dont les frontières avec le nôtre semblaient quasi-imperméables ; une planète idole qui, concrètement, possédait ses murs et ses portes d’entrée : leurs salles de répétition aux allures d’école et surtout leur théâtre aux tickets presque inaccessibles car il faut s’inscrire à une loterie en ligne ! … Et l’envie de franchir ces portes qui s’accumule goutte à goutte dans la clepsydre de notre frustration : c’est là le coup de génie du fondateur d’AKB48, avoir une scène, une salle, un théâtre immuable comme point de focalisation et promesse de pénétrer – pour une soirée seulement – dans un univers de couleur rose. L’effet magique se serait dilué si les filles avaient écumé les salles de spectacles déjà bien connu des amateurs. Ce ne sont pas elles qui viennent à nous, c’est à nous de faire l’effort de venir à elles. Réactualisation merveilleuse de la maison de geishas et de ses secrets, pour un pays qui, du point de vue culturel, n’invente jamais rien, mais réinvente constamment. Au Japon la modernité, c’est la tradition. Il n’y a rien « entre ». Mais l’idée n’est pas d’analyser ici le fonctionnement des AKB48[1]

En ce qui me concerne, l’enchantement s’est dissipé lorsque je me suis effectivement retrouvé dans le building dont le théâtre AKB48 forme un étage, la première fois que je visitai le quartier d’Akihabara à Tokyo. Mon amertume vient sans doute du fait que, sans ticket d’or, je n’ai jamais pu faire partie des élus. Ou peut-être était-ce cette ambiance de mall (grande galerie marchande sur plusieurs étages) dédié à l’érotisme commercial, avec tenues coquines et posters au même qualificatif, qui transformait les AKB48 en un produit de consommation comme un autre. Je suis ressorti de la visite avec un « Boah ! » à l’âme.

Au huitième étage, le monde des AKB48 : prière de visiter le Don Kihōte avant d’atteindre les sommets.

Heureusement, ce n’est pas là que s’arrête le rêve 48. La salle d’Akihabara n’était que le prototype et des dérivés locaux ont vu le jour, ailleurs au Japon, puis ailleurs en Asie. J’ai un meilleur souvenir du NMB48 d’Osaka (parce que j’ai pu avoir un ticket, croyez-vous ?) dont la planète ressemble déjà plus à un vrai théâtre. Toutefois, l’ex-Shanghaien que je suis, restera un supporter inconditionnel du SNH48, bien que je ne sache nommer aucune de ses représentantes. Et ce, pas seulement parce qu’à Shanghai, on a le virus SNH48 comme à Marseille celui de l’OM…

La première fois que j’ai voulu assister à une représentation des SNH48, je m’y suis pris six mois trop tôt ! Le policier à qui j’avais demandé la direction de la rue Ha’erbin s’était longuement gratté la tête avant de me mettre sur mon chemin en affichant un air qui voulait dire « Mais il ne peut pas aller se promener du côté de People’s Square comme tout le monde, qu’est-ce qu’il peut bien avoir à faire à la rue Ha’erbin ? ». Il faut dire qu’en cet été 2013, la rue Ha’erbin ne débordait pas d’activité. Certes, elle se trouve à la lisière du charmant district de Hongkou (dans lequel je vivrai des années plus tard !), ancien quartier de la bohème littéraire avec ses vieilles bâtisses début vingtième défraîchies, mais la rue Ha’erbin en elle-même, proche d’une station de métro, ne composait pas avec le même pittoresque du reste du district. C’était une rue un peu minable, raccourci où l’on passait rapidement à moto, où l’on achetait des clopes pas chères dans des boutiques aux panneaux publicitaires devenus illisibles avec les décennies, où les chats errants devaient ruser pour se frayer un chemin entre les câbles électriques abandonnés et les flaques de liquide visqueux. Et de temps à autre, un énorme nuage de poussière se soulevait pour retomber quelques minutes plus tard sur les badauds qui, comme souvent dans les quartiers populaires chinois où tout le monde est un peu bricoleur, s’arrêtent pour commenter les gestes des ouvriers à l’œuvre : une partie de la rue est en travaux. On y a déjà construit un gros bloc de béton gris. Sur la façade, on y a peint des étoiles roses.

De retour bredouille de mon escapade, je cogite dans ma rame de métro : l’entreprise 48 y serait-elle allée à l’économie pour Shanghai ? Puis je n’y songe plus pendant… une année et demie !

Rare image d’un théâtre en construction. Six mois avant les SNH48.

Si mes pas m’ont ramené à la rue Ha’erbin un soir de janvier 2015, c’est que j’avais un ticket. Soyons honnête, les SNH48 en était encore à leur première saison, les filles ne s’étaient pas encore faites un nom (à l’exception de deux 48 originales dépêchées de Tokyo pour lancer la machine, Sae Miyazawa et Mariya Suzuki, pour les connaisseurs) et il ne m’avait pas fallu gagner ma place dans une guerre des roses – mais essayez aujourd’hui, c’est une toute autre affaire…

La rue Ha’erbin était toujours aussi pourrie, la chaussée toujours aussi mal entretenue, voire inexistante. Cependant, les groupes de jeunes boutonneux riant très forts et s’échangeant des cartes, qui ratissaient de long en large la rue en patientant avant l’ouverture des portes, transmettaient au lieu une impression de vie nocturne chaleureuse. Les flaques visqueuses ne s’étaient pas évaporées, mais les mille lumières du nouveau théâtre qu’elles reflétaient donnaient un certain relief à l’ensemble. Et surtout, ce bâtiment enfin terminé, devenait compréhensible. Le gris avait été peint de ce beige old school tirant sur un jaune pâle le jour, mais magnifié la nuit par les lampadaires du vieux Shanghai. On avait reproduit un théâtre art déco, à l’image de ces cinémas coloniaux égrainés un peu partout dans la mégalopole, ou mieux, on avait érigé encore, anachronique et cent ans trop tard, un cabaret à la shanghaienne. Adieu l’ambiance de sex shop d’Akihabara, la réappropriation culturelle fera de ces idoles chinoises la version modernisée des héroïnes de film noir. Bon, j’admets, le divertissement lui-même n’est pas comparable aux slows de velours que devaient chanter les modèles des affiches de publicités pour cigarettes, mais les lignes du théâtre nous plonge dans une version futuriste de ce trip rétro. Que n’ai-je porté mon Borsalino ?

La salle est conçue en amphithéâtre, probablement pour que le spectateur ait l’impression qu’à tout moment, il peut se ruer sur les petites et les manger… Quoique le public est très sage, silencieux (extatique ?) devant l’hystérie de sons et lumières. À cette époque, les SNH48 ne faisaient que reprendre les succès de leurs grandes sœurs AKB en les traduisant en mandarin. Je sais qu’aujourd’hui elles ont leur propre univers musical, plus adapté à la pop chinoise, et l’on a certainement moins l’impression d’être face à un décalqué (arrêtez de vouloir me faire écrire « contrefaçon » !). Ce qui m’avait toutefois réellement impressionnée, c’était les performances vocales et la technique de danse de ces adolescentes sans carrière, bien meilleures que leurs homologues japonaises (ah, la discipline de l’enseignement chinois…). Il faut dire, à ce propos, qu’en Chine, dans n’importe quel événement publicitaire de centre commercial, on met en avant des groupes de danseuses, parfois de simples lycéennes, et elles sont extraordinaires de précision. Il y a dans ce pays un appétit et une appétence pour la danse tels que toutes les ados chinoises mériteraient d’être des SNH48 (encore une fois, discipline-exigence-discipline). Évidemment, c’était la « capitaine » de l’équipe qui était mise en avant, avec une chorégraphie solo digne des Jeux olympiques ! L’aspect cabaret est bien présent, finalement[2].

Deux ans plus tard, pris par tant d’autres aventures en Asie, j’avais complètement oublié la rue de Ha’erbin. Une curieuse sirène m’a rappelé là-bas une troisième fois : j’avais été invité dans une librairie qui venait d’ouvrir à assister à un concours de traduction poétique. Mais quelle charmante librairie, mais quelle belle rue ! Tout pareil à un décor de film ! Des boutiques, des cafés, des bars dans le style 1920. Partout des petites briques, une netteté impeccable et des filles aux atours de friperies qui viennent se faire tirer le portrait par leurs conciliants petits amis devant la réplique so cool du café Central Perk. Enfin, les objectifs des appareils photo ont tôt fait de dévier lorsque, sortant du théâtre qui domine cette rue de plaisirs comme un château, deux membres des SNH48 viennent s’acheter un coca-cola, lunettes de soleil sur le nez. Les copines sont jalouses et râlent ostensiblement ! Les petits gars suivent les idoles comme les enfants du joueur de flûte de Hamelin jusqu’au supermarché. Enfin quoi, des dizaines de singles et surtout de spectacles plus tard, les SNH48 sont sur toutes les affiches du métro. Et quand on demande aujourd’hui, à un brave policier, le chemin vers la rue  Ha’erbin, c’est avec un clin d’œil entendu qu’il répond.

Elles ont popisé la rue, demain Shanghai, et après… le monde ?

Cette réflexion n’engage que moi, mais la mauvaise idée de Monsieur Akimoto, le big boss de toute cette affaire, a été d’avoir ancré les AKB48 dans la culture finalement assez pauvre du quartier d’Akihabara, coupant court à la possibilité de créer une représentation fantasmé de Tokyo dans son ensemble. La bonne idée, pour Shanghai, fut d’avoir revisité vraiment l’essence culturelle du divertissement dans cette ville, et tant pis pour le district. Après, certains ne seront pas d’accord pour que d’honorables rues soient ainsi déformées par la pop…

Ce à quoi je réponds : « Boah ! ».


[1] Lorsque j’étais étudiant, j’ai rédigé un article assez long sur l’ensemble des mécanismes culturels que les AKB48 empruntent à la tradition des geishas. C’est académique, universitaire et de ce fait peut-être un peu chiant, mais si on me le demande, je le corrigerai et je le publierai sur ce blog – je l’avais écrit avec l’aide d’une ancienne 48.

[2] Une des vaines fiertés de ma vie fugitive est d’avoir été filmé pour une mini interview type « paroles de fans » qui garnit les bonus d’un DVD que je n’ai jamais vu – si vous tombez cette vidéo, prière de me le communiquer…

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