DEUX TITRES POP DE NOTRE ÉPOQUE

À force de traîner un peu nonchalamment dans les clubs de Shanghai, j’ai eu la chance d’assister au moins deux fois à un phénomène précis et peut-être rare : l’émergence d’un hit absolu avant qu’il ne devienne quelques mois plus tard et pour les années à venir une référence incontournable du milieu « indy pop » – nous dirions en français de la « pop exigeante ».

La première fois, c’était au MAO Live House, un club sous le périph réputé à l’époque pour sa programmation sans queue ni tête, foisonnante (chaque soir !), pas vraiment disciplinée (trop petit pour la censure) dans lequel j’ai beaucoup entendu, par hasard, de groupes de post-rock, post-punk, post-metal.

L’histoire se passe en 2016, et depuis quelques mois, ici à Shanghai, nous avions par le ouï-dire Internet compris qu’il y avait du mouvement, du mouvement musical, à Pékin. Tombons les masques : nous autres de Shanghai nous nous tirons la bourre avec la capitale pour la palme de la grande cité culturelle chinoise, mais il faut avouer qu’en matière de pop et de rock les Pékinois ont toujours été loin devant nous dans leurs quartiers tagués, un peu bobos certes, moins bon chic bon genre tout de même que chez nous. Bref, à Shanghai nous accusons un léger retard, heureusement pas si profond car les groupes pékinois viennent traditionnellement tenter leur chance dans la mégalopole portuaire avant que de partir à l’assaut du reste de l’Asie.

Donc, depuis plusieurs mois, nous voyions passer avec curiosité le clip de « Bling Bling Bling » des Queen Sea Big Shark (后海大鲨鱼) qui sortaient tout juste un album, Beijing Surfers’ Adventure, depuis renommé Wild Heart pour coller à son titre en mandarin (心要野). Le disque était publié chez Modern Sky, le label fer de lance de l’underground. Ainsi nous savions qu’il faudrait les attraper quand ils s’en viendraient dans notre Sud. Eh bien, les voilà.

Mais ce n’est pas ce « Bling Bling Bling » déjà beaucoup diffusé qui cristallisa ce phénomène dont j’ai parlé : ce fut quelque chose de plus grand, de vraiment énorme, l’« Himalaya », « 喜马拉雅 » (« Xǐmǎlāyǎ » si vous le prononcez en bon chinois).

Ça s’est passé comme ça. Pendant toute la première partie du concert, le charme de la chanteuse, l’indéboulonnable sourire du guitariste, l’originalité saxophonique et la concentration du bassiste nous on rendu le groupe plus que sympathique. Or, en un claquement de doigts, nous sommes passés d’un concert de pop de club confidentiel à l’émeute, au chaos, à l’enlèvement des  Sabines ! L’image que j’ai gardée en tête est rose. Car tout baignait dans cette couleur : l’éclairage scénique était rose, la casquette du gratteux était rose, le boa de plumes de la chanteuse était rose et rose encore la chanson elle-même. C’est très simple, il y a deux éléments qui ont rendu fous les deux-cents Chinois (et moi !) présents dans la fosse, deux éléments qui ont convergé pour aboutir à un résultat explosif. Le premier est très spécifique, très culturel, « Himalaya » est ponctuée de samples d’un son que l’on pourrait retranscrire par quelque chose comme « pwou ! ». Ce n’est pas un « pwou ! » anodin : il s’agit du bruit que l’on entend à chaque épisode de la cultissime série télévisée des années quatre-vingt racontant La Pérégrination vers l’Ouest à chaque fois que Sun Wukong (le roi singe) bondit dans les airs. Souvenir d’enfance imbriqué ici à la moelle de tout un chacun. Le deuxième terme de l’équation qui fait d’« Himalaya » une pièce irrésistible, est, au contraire, pleinement universel : c’est le refrain sans parole qui balance des « la la la » à reprendre instantanément en chœur. Invitation à sauter comme un singe de série télé + invitation à sauter tous unis = la plus grande sauterie (je n’ai pas d’autre mot) à laquelle je n’ai jamais assisté. Tous les groupes d’amis, tous les couples éclatent, se divisent et tant pis, chacun n’est plus qu’un ressort qui se retrouve propulsé par lui-même et par les mouvements de la foule aux quatre coins de la salle. Sans exagération de ma part, en quatre minutes de chanson, j’ai  fait les quatre points cardinaux. Et l’impression que Fu Han, la chanteuse qui ne cesse de se déhancher, est une incarnation, encore, de quelque Mick Jagger au Marquee ou d’un jeune Iggy Pop à Detroit. Il se passe clairement quelque chose, nous sommes au point de jonction entre la confidentialité et le succès (ce pour quoi est faite Shanghai, en réalité).

Depuis lors, tous les gens qui aiment la vie, en Extrême-Orient, ont « Himalaya » dans leur playlist et si Queen Sea Big Shark continue à les faire sauter, c’est surtout dans les festivals de plusieurs dizaines de milliers de personnes.

℗ 2016 Modern Sky

Et, je vous le disais, la chance d’un pareil moment m’a frappé une seconde fois, avec un morceau lui aussi tiré d’un album paru en 2016 (une grande année pour l’indy pop chinoise), le premier disque du groupe de pop rock taïwanais草東沒有派對 (lisez « Cǎo Dōng méiyǒu pàiduì », comprenez « pas de fête à Cao Dong »), qui, aujourd’hui, est LE groupe de pop rock taïwanais.

Par rapport à la date de sortie de l’album, ce concert shanghaien a eu lieu un peu plus tardivement, en 2018, car je suppose que les canaux de l’underground coulent plus lentement depuis Taipei que depuis Pékin. Le club qui accueillit ce concert fut le Modern Sky Lab, comme quoi, voici des gens qui ont du flair (précisons tout de même que No Party for Cao Dong, comme on les appelle à l’international, ne sont pas signés chez Modern Sky, Taïwan ayant ses propres circuits indés).

Le tour de force du tube dont je vais vous parler est qu’il provient d’un groupe évoluant dans une sous-catégorie très déterminée de l’indy pop en langue chinoise : la musique d’écorché vif. Regardez un peu, la scène est noire, éclairée seulement par quelques faisceaux blancs, les musiciens sont vêtus de noir, tout comme la pochette de l’album qu’ils sont venus défendre. Cet album, il s’appelle 醜奴兒 (The Servile en anglais) et son morceau phare « 醜 » (« Chǒu ») signifie « laid » – remarquez qu’il s’agit du même sinogramme que le premier du titre du disque. Sans parler du nom du groupe, bien sûr, qui ne respire pas la couleur…

L’indy pop chinoise d’écorché vif, ce sont des guitares stridentes qui laissent surgir de temps à autre quelques notes du néant et une voix masculine traînante, cassée, parfois hurlée, dont on a toujours l’impression qu’elle fait ses adieux. Ces élégies se prêtent d’ailleurs très bien à la langue chinoise car elles jouent sur les sonorités plaintives de certains de ses tons (ce que faisait déjà l’opéra de Pékin).

Mais alors ce « 醜 » ? Tandis que que le public d’existentialistes en cols roulés noirs passe la soirée mélancolique et belle prévue, tout d’un coup la guitariste semble sortir de ses gonds : une mélodie sautillante ? Presque festive ? No party, vraiment ? On ne sait comment réagir, car les réglages sur l’ampli sont restés les mêmes, le timbre chagrin de la guitare est inchangé. À sa suite, le chant, bien que toujours emprunt d’affliction, se fait entraînant. Et mon public jusque là tranquille commençant timidement à danser, dans un conflit intérieur évident. Peu à peu la sauce prend et ce titre au croisement des genres et des émotions surprend tellement son monde que les musiciens le rallongent (il dure moins de deux minutes dans sa version enregistrée) histoire d’en faire profiter l’assistance qui s’y acclimate de mieux en mieux. Si bien qu’à la fin c’est l’évidence : « cette chanson, oui, cette chanson ». C’est ça qui s’est passé ce soir, cette chanson…

Cette chanson que depuis j’entends tourner en boucle chez tous les disquaires d’Extrême-Orient, et qui a valu à No Party for Cao Dong un bon nombre de récompenses musicales.

℗ 2016 石皮有限公司

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