IRON MAIDEN & METALLICA S’EN VIENNENT À SHANGHAI

Parmi les nombreux trucs-machins qui composent le paysage d’une mégalopole asiatique telle que vous la voyez représentée sur ces terribles photographies encadrées vendues dans les bazars d’Occident (afin d’accrocher chez soi les mille saveurs du mauvais goût), il y a les tours, bien sûr, les universités, architecturalement audacieuses, et les salles omnisports. On se sentirait arnaqué sur la modernité si on ne retrouvait pas notre énorme bloc courbe ou carré trôner aux abords du « financial center ».

À Shanghai, ils l’ont construit sur les berges du Huangpu (dans le district de Pudong, côté buisines, c’est-à-dire côté Perle de l’Orient et gratte-cieux), lui permettant de devenir un élément d’un environnement qui, ma foi, a son charme : l’ancien site de l’exposition universelle. S’asseoir dans l’herbe, regarder les énormes navires de fret sortir des albums de Tintin pour disparaître à l’horizon dans un coucher de soleil fragmenté en foule de points lumineux de par la réverbération des rayons sur les immeubles de verre en face, voilà qui est certainement chose à faire.

Notre salle omnisport répond au doux nom capitaliste de Mercedes-Benz Arena (ne vous moquez pas, vous autres de Paris vous avez bien l’AccorHotel Arena… Vivement le Kinder-Surprise Arena, mais je m’égare…), et son architecte a choisi la courbe avec option « soucoupe volante atterrie » (« Oh, tu as vu chérie comme ce bâtiment ressemble à un vaisseau spatial/nous donne l’impression de vivre dans un film de science-fiction », vous l’avez entendu un nombre incalculable de fois). Le Mercedes-Benz Arena peut accueillir dix-huit mille spectateurs, et je fus, par deux fois, l’un d’entre eux.

Je vous propose donc ce soir un double programme exceptionnel :

IRON MAIDEN – le 26 avril 2016 *** METALLICA – le 15 janvier 2017

Warm up – quelques mois avant le show.

Alors qu’il s’agissait du Book of Souls World Tour, la vingt-et-unième tournée mondiale de Maiden, ce serait la première fois que le groupe ferait entendre live sa musique en Chine. How exciting! (ndt : comment c’est excitant !).

Le mode de consommation de la musique en Chine continentale, surtout en ce qui concerne les grands groupes internationaux, ne passe quasiment jamais par l’achat d’album. Tout se joue en streaming et d’ailleurs, il n’existe pas, même dans une ville aussi vouée au shopping que Shanghai, d’équivalent des grandes enseignes multimédias comme la Fnac – les disquaires indépendants ne vendent que la production locale très indé et, pour les DVD, vous le savez bien, ce n’est que du pirate dans de petites boutiques. On a souvent même l’impression que la musique, dans l’univers chinois de la consommation, n’existe pas. Au milieu des champs de pubs, affiches et panneaux commerciaux qui fleurissent en toute saison partout dans les rues et sous les rues (je parle du métro), il est presque impossible d’y voir une image en lien avec la musique, sauf s’il s’agit d’une lauréate de The Voice qui vante un produit de beauté. Quelle fut donc ma surprise lorsque, du jour au lendemain, le centre-ville de Shanghai et ses artères commerçantes présentaient à toute une population qui s’en foutait les six tronches bien aimables des gars d’Iron Maiden. Car, censure oblige, il ne sera pas question de Eddie sur les affiches – la censure en Chine continentale n’est pas uniquement politique : toute image de violence « horrifique » est ôtée de la vue. Ainsi, j’ai pu assister à une séance du dernier film Alien (Alien : Covenant) dans lequel tous les meurtres se déroulaient hors-champ. Ces affiches promotionnelles chinoises pour Maiden doivent être devenues aujourd’hui des collectors, elles étaient uniques pour le heavy metal, mais très régulières pour le paysage publicitaire locale : un fond blanc, une photo donc des principaux concernés, et le nom du « produit » directement traduit en chinois, 铁娘子乐队, tout en adaptant la police anguleuse d’origine aux idéogrammes. 铁娘子乐队 (Tiě niángzǐ yuèduì pour la prononciation), signifie littéralement : l’orchestre de la Vierge de Fer. Le nom est ainsi supplicié pour qu’il n’y ait pas d’ambiguïté pour les béotiens badauds. Ces posters agrémenteront les arrêts de bus un bon mois et demi tout de même. Sur Internet, sur les sites d’évènements shanghaiens et les forums de musique, c’est la folie furieuse. Tout le monde devient instantanément fan d’Iron Maiden, les biographies du groupe en chinois pleuvent, les concours pour gagner des cadeaux Eddie aussi. Il y aura du monde, mieux vaut s’inscrire sur les sites de préventes. De mémoire, mon billet coûtait aux alentours de 1000 yuans, à l’époque 120 euros, ça m’avait fait râler, mais bon c’était parmi les meilleures places, tout devant, dans la fosse.

Le souvenir que j’ai des mois qui précédèrent l’arrivée de Metallica en terre chinoise a une bien moindre teneur en flammes. Ce serait leur deuxième passage (et leur troisième concert) à Shanghai, la nouveauté s’étant un peu défraîchie. Metallica à Shanghai, comme avant eux les Rolling Stones, c’est une sorte de défilé de mode : un grand évènement mainstream, couvert par la télévision, mais vous savez que vous n’y assisterez que si vous avez eu l’invit’ ou que vous êtes assez friqué. De mémoire, mon billet coûtait aux alentours de 1000 yuans, à l’époque 120 euros, ça m’avait fait méga-râler, c’était les pires places, au dernier balcon.

L’orchestre de la Vierge de Fer.

On y est presque !– quelques heures avant le show.

Shanghai est une ville tellement remplie de gens, je veux dire, jusqu’à ras bord que, contrairement à chez nous, lorsqu’Iron Maiden est en ville, on ne remarque ni de T-shirts Killers rassemblés sur les places, ni de grappes de chevelus dans le métro. C’est un jour comme un autre. Me devant de patienter jusqu’au soir, en début d’après-midi je vais faire un tour du côté de la rue des libraires.

Je fus d’abord frappé par une chose : dès que je m’approchai du passage piéton qui mène à Fuzhou Road, un homme tourna la tête juste après avoir plongé son regard dans le beau Eddie qui grimaçait sur mon T-shirt Iron Maiden. Tout de même, songeais-je, être dans une ville qui s’ouvre et avoir de ces regards désapprobateurs envers les amateurs de metal, de ces regards ringards qui avaient cours dans les années quatre-vingt en Angleterre,… J’en étais presque offusqué ! Mais en m’approchant des gens agglutinés qui attendaient le feu vert pour traverser, je remarquai que l’homme, qui me tournait ostensiblement le dos, portait une veste aux couleurs de l’album Seventh Son of a Seventh Son… d’Iron Maiden ! Et encore, il était couvert d’une casquette noire estampillée du logo du groupe ! Voilà une drôle de réaction… J’allais vers l’homme… L’inconnu se retourna brusquement, effleura son poing contre le mien en manière de salut et lança :

« Eh, tu viens au concert ce soir ? »

C’était l’un des trois guitaristes, c’était Adrian Smith.

Et c’était justement parce que Shanghai est une ville si éloignée de l’échelle humaine, hors de portée de la mesure, que toute rencontre y est possible. J’engageais tout de suite la conversation sur la note « je ne veux vraiment pas vous déranger » et lui, surmontant sa timidité, me regarda droit dans les yeux (je me souviens m’être fait la réflexion qu’il les avait vachement bleus) et me proposa de le suivre dans sa promenade solitaire. On ne parla pas de Maiden, il me posa plein de petites questions de curiosités sur la vie en Chine. Lui-même y posait les pieds pour la première fois (quelques jours avant, il était à Pékin) et il faisait tranquillement son touriste.

Je n’ai rencontré aucun membre de Metallica avant leur grand show. Toutefois, par un hasard du calendrier, je me trouvais quelques jours plus tard à Hong Kong en même temps que ces messieurs (je n’ai pas assisté à leur concert là-bas), et je suis tombé sur Lars Ulrich dans le métro. Lunettes de soleil, mains dans les poches et le visage tellement fermé que je n’ai eu aucune velléité de lui adresser la parole.

La bonne nouvelle, c’est que ces gens-là traînent n’importe où autant que nous.

Encore un peu de patience ! – quelques minutes avant le show.

À l’entrée pour la fosse, se presse une population de fans que l’on peut diviser en deux hordes : des jeunes femmes chinoises à vestes patchées et maquillages gothiques et de l’autre des étrangers grisonnants, pour la plupart issus du Commonwealth. Ces vieux loubards sourient timidement aux demoiselles ; eux, Maiden, ils connaissent ça depuis l’enfance, elles, surexcitées, doivent vivre une vie de fan en une soirée, car qui sait si ce premier concert shanghaien ne sera pas le dernier (les musiciens ont tout de même la soixantaine)… Je ne vous parle pas du passage au merch (allez, si, tiens, je vous nargue : vous savez ce T-shirt qui vaut une fortune sur eBay avec Eddie chevauchant un dragon, bon, ben il est dans ma collec’ !), et je reprends ma narration à la surprise que j’ai eue en pénétrant pour la première fois au parterre de la Mercedes-Benz Arena. Devant la scène, dans la « fosse », il y a des fauteuils ! Et des barrières en fer qui encadrent les groupes de fauteuils (selon les catégories, j’imagine). Une hôtesse vient me placer cinquième rang à gauche. Avouez que vous n’avez été jamais placé par une hôtesse avant un concert d’Iron Maiden ! Alors que chaque spectateur montre le même visage perplexe face à cette situation inouïe, retentit une sonnerie. Pas les cloches d’« Hells Bells » pour animer le public et la sono. Le genre strident et désagréable.

Une patrouille militaire en uniformes verts débarque depuis les coulisse, et nous balance un petit « un, deux, un, deux ! », bras et jambes en cadence, histoire de vérifier que le plancher de la salle résonne bien sous le bruit des bottes. Ils resteront là durant toute la première partie (The Raven Age, que vous ne connaissez que parce que…), surveillant que chacun reste bien à sa place. « Please, rejoin your seat ! » entends-je à quelques places de moi.

Mais peut-être est-ce juste que The Raven Age ne sait pas chauffer une salle. Car dès qu’une note de Maiden se fit entendre, l’ensemble du public de la fosse se dressa sur ses pattes. Pour ma part, enjambant les sièges, je passais du cinquième rang au deuxième, sous le regard bienveillant de géants australiens barbus gorgés de bière. Les drôles dont dépendait l’ordre furent bien en peine de faire, cette fois, regagner leurs places à la foule mouvante et abandonnèrent vite la partie. C’est-à-dire que, pour ne pas perdre la face, ils quittèrent le parterre et laissèrent les gens s’amuser. Je vous jure que c’est vrai. Iron Maiden avait gagné.

Vus de tout en haut, du dernier balcon, les militaires qui défilaient avant l’entrée en scène de Metallica semblaient encore moins terribles. D’autant que, cette fois-ci, les petits soldats de plume n’avaient pas la tâche bien lourde. Le public gardait son siège, et son smartphone sous les yeux. Il faut dire que peu nombreux étaient ceux venus s’enjailler de Metallica : on a pris un billet pour une sortie chère qu’il faut rentabiliser en postant un maximum sur les réseaux sociaux.

Le show !

Alors que j’avais déjà vu plusieurs fois Iron Maiden en concert en France, je fus ravi de voir que j’assistais à un concert vraiment particulier. Bien sûr, l’impressionnant décor de temple maya et les monstres géants étaient une part remarquable du show, mais le plus sensationnel restait les musiciens. Nouvelle scène à fouler, nouveaux public à conquérir, ils avaient l’air de se donner plus encore que jamais. Bruce Dickinson avait la bonne idée de réadapter les gimmicks de ce Book of Souls World Tour à l’évènement chinois : alors que tout YouTube l’avait vu en singe grimpant (« climb like a monkey ») sur le nouveau « Death Or Glory », il reproduisait ce soir les postures de Sun Wukong, le roi des singes. Chaude et forte réaction du public shanghaien qui se voit ainsi respecté dans sa particularité.

Dickinson encore, prenait longuement la parole. Il s’amusait de règles qui ne devaient pas exister en Europe :

« On vous a dit de ne pas prendre de photo du concert… Eh bien, sortez tous vos appareils et prenez-moi en photo ! »

Il expliqua aussi, frustré, que la partie pyrotechnique du spectacle avait été annulée par les autorités, alors même que la télévision chinoise, qu’il avait regardée dans sa chambre d’hôtel débordait de shows enflammés. Enfin, devant l’interdiction de prononcer le moindre gros mot, il poussait des « shit » et des « fuck » muets mais mimés et fortement soulignés qui réjouirent tout le monde. Car il s’agit bien de joie avec Iron Maiden : Bruce Dickinson était comme un sympathique tonton qui parlait à des gens qu’il affectionne vraiment. Lorsque pour « The Trooper », il déboula sur scène sans son drapeau britannique, petit détail dont la censure ne voulait pas afin de ne pas ranimer le souvenir du passé colonial de Shanghai, loin de s’indigner il se mit à rire, simulant le drapeau manquant dans une sorte d’air-flag et plaisanta en lâchant un « God save the queen ! », tournant la tête vers la toile de fond du décor qui, paradoxalement, présentait les couleurs de la Grande Bretagne (car le Eddie Trooper du backdrop en tient un, de drapeau anglais). « The Trooper » fut d’ailleurs le titre le plus applaudi par la partie chinoise du public – vous ferez vous-même vos propres conclusions.

Bref, une bonhommie naturelle se dégageait du chanteur : il apparaissait plus comme un sympathique conteur d’histoires étranges que comme un homme qui cherche à terrifier. Rien n’est pris au sérieux si ce n’est la musique ? Son petit discours aux sous-entendus très appuyés avant le morceau sur l’empire maya qui a donné son titre à la tournée, « You know, my friends, Empires come… Empires go… » (clin d’œil, clin d’œil, clin d’œil) font tout de même penser que les Maiden flirtent avec le message à délivrer…

À chaque fois que James Hetfield s’adressait au public shanghaien pour introduire une chanson, c’était pour demander qui possédait l’album sur lequel elle apparaissait (et le gens concernés de lever la main…). Nul « Master of Puppets », évidemment censuré (tandis que Maiden a finalement interprété leur « Powerslave » originellement banni de la setlist par le comité de censure). Bon heureusement qu’il y a Robert Trujillo dans un petit solo de basse pour que l’on ne s’ennuie pas trop…

Le public ne se réveillera que sur l’avant-dernier titre, je vous le donne en mille : « Nothing Else Matter ». Alors là le smartphone rempli une autre fonction, remplacer les briquets pour la séquence émo… vulgarité enfin ! Rendez-moi mon underground ! Ras le bol de nouilles, plus jamais je ne mettrai les pieds au Mercedes-Benz Arena ! Au moins jusqu’à ce qu’ils aient la décence de le renommer, comme de juste, le Mao Zedong Arena !

Bonus : Eddie dans la fameuse boutique pékinoise 666 Rock Shop. Avec son drapeau (colonial ?).

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