LE RYTHME LENT DE L’ENFER – The Dwelling de Sabbat

Je me souviens avoir lu une interview nostalgique de la chanteuse préférée de tous les metalleux (dont moi), Doro, qui disait en substance la tristesse de ne plus avoir à fouiller sur des kilomètres pour trouver un disque rare – des propos que tout musicien de sa génération formule habituellement dans les interviews nostalgiques. La recherche du graal a disparu à cause d’internet, blablabla. Mais ça, c’est si on parle d’un metal occidentalo-centré. Les portes de la musique extrême donnent sur toutes les aires culturelles, et la chasse aux trésors est ouverte. Surtout si l’on considère les postmodernités locales.

Rock Empire vs Pub Metal Shop

Prenons une fois encore Taipei, car il est moins difficile de s’y perdre que dans le labyrinthe des milliards de disquaires spécialisés de Tokyo. Pour le metal, si vous êtes exigeant et que les grandes enseignes ne vous disent rien, tout comme au bas d’une page d’un « livre dont vous êtes le héros » deux choix s’offrent à vous. Si vous êtes plutôt quartier des affaires, à l’Est de Taipei, suivez la Tour 101 et trouvez votre chemin vers le Rock Empire, petite boutique remplie à ras-bord où sont rangés les CDs des plus grands groupes de metal d’Europe, des US et d’Asie. La propriétaire, une sympathique quadragénaire qui connaît tout, vous fera écouter sur des enceintes explosives la dernière sensation du black metal chinois tandis que sa fille de dix ans travaille ses devoirs de mathématiques derrière le comptoir.

Si votre regard se porte plutôt vers les quartiers geeks derrière la gare, et notamment le bien trop bruyant Ximen, alors tâchez de tomber sur la bonne impasse pour descendre les escaliers qui mènent au Pub Metal Shop. Dans une cave obscure gothiquement arrangée de démons métalliques, un tatoué un brin bourru déplace des tonnes de T-shirts noirs tandis que sa gonzesse rockabilly se maquille sur un sofa (scène vécue au moins trois fois par votre serviteur). En ce lieu peu fréquenté, une seule étagère d’albums à creuser, plantée bien au fond, là où s’accumule la poussière.

Mais quelle étagère ! Bien qu’elle ne soit achalandée que de metal extrême, pas de Mayhem ni d’Immortal : seulement des éditions très rares de groupes indés. Un rayonnage complet était ainsi occupé par les CDs de Sabbat, groupe précurseur du black metal au Japon, fondé dans les années quatre-vingt par son leader Gezol (basse et chant), et toujours actif aujourd’hui. Bien actif même, car l’un des joyaux de cette collection est un Live in Taiwan enregistré il y a peu, en 2019, au Revolver (le pub rock de Taipei), limité à deux cents copies vendues uniquement… au Pub Metal Shop ! Normal, c’est la tradition de Sabbat de graver partout où ils passent des live albums, se composant ainsi une discographie incomplétable et disséminée aux quatre coins de la planète. Plus drôle encore, c’est lorsque les pays s’entrecroisent pour former d’improbables artefacts : en ce qui concernait la collection régulière des enregistrements studios de Sabbat, ce magasin de merchandising taïwanais ne vendait de ce groupe japonais que les copies coréennes. Des pressages équipés de leurs propres bonus, certes, mais aussi de pochettes inédites, car édités par un label qui n’a certainement pas les droits des couvertures originales. En guise de pied de nez, voici ce qu’on lit à la fin du livret de ces disques :

« Original cover art by Juha Duorma (Finland)

New front/back cover art by Jenglot Hitam

Booklet layout by Beak Jong-cheon (Korea) »

Bon courage au documentariste qui souhaitera un jour référencer toutes les versions de tous les albums sur lesquels apparaît Gezol (quand il ne prend pas le nom de Gezolucifer), d’autant qu’il ne conduit pas seulement la barque de Sabbat mais aussi celle de Metaluficer[1]. Internet, justement, a laissé tomber : c’est à vous de faire le tour du monde pour les attraper tous !

Parmi mes acquisitions –  car on ne laisse pas passer de tels introuvables, même lorsqu’on ne sait pas de quoi il s’agit – figurait The Dwelling (1996), album composé (pour sa version coréenne donc) de deux pistes : « The Dwelling – The Melody Of The Death Mask » 59 minutes 53 secondes et « The Dwelling – The Melody Of The Death Mask (Live) » 6 minutes 50 secondes. Hélas, pourquoi poser la question ? ÉVIDEMMENT QUE C’EST DE L’HUMOUR – pour une petite analyse de l’humour dans le rock japonais, je vous renvoie par ce lien à un article précédent.

Mais outre son côté comique, ce long morceau construit autour d’une boucle mélodique entêtante jouée sur tous les tons de basse et de guitare permet de réunir en une piste tous les éléments attrayant du gothique européen, exotisme vénéré par nos musiciens japonais (qui, précision importante, chantent en anglais). Sur la trame que tissent les instruments durant une heure moins sept secondes, le chant de Gezol va coller comme autant de magnets sur un frigo des mots qui évoquent les meilleurs moments des films de la Hammer. Coller des mots, je tiens à cette formule, car Gezol s’abstient souvent de toute construction syntaxique claire, voire il ne fait parfois aucune phrase comme lors de ces étonnants « Oh… Pentagramized… », « Evil Evilist… » ou « Grindinghoul… » (ces mots veulent-ils dire quelque chose, bon dieu ?!) qui s’échappent de son chant guttural. Pour le reste, il balance à tout-va des « 666 », des « zombies » et pas mal de « guillotines », objet de fantasme exotique absolu qui fait, pour tous les fans d’horreur, la gloire de la France dans le monde entier. Le mot « guillotine » garde d’ailleurs toute sa saveur autochtone dans la langue japonaise, car il s’y prononce « girochin » (écrit en katana), tout comme son cousin « coup d’état » a été importé tel quel « kudeta » – trois guillotines dans « The Dwelling », une preuve d’un rêve qui mène, par le chant de Gezol, l’auditeur asiatique vers d’autres cieux (nuageux). Cette constellation de concepts terrorisants (pour la blague) forme un bloc compact sur un rythme mid-tempo qui ne connaît presque jamais la variation. Cette œuvre fonctionne comme une sorte de Vathek musical. Vathek est un conte cruel du XVIIIème siècle (mais un conte qui fait le poids d’un roman, comme ce morceau de Sabbat qui pèse un album) écrit en français par un britannique du nom de William Beckford, jeune noble brillant qui avait une très bonne connaissance des univers fantastiques et religieux du monde arabe. Dans un texte sans pause, écrit d’un bloc de deux cents pages, sans changement de rythme, les paroles rapportées des personnages s’insérant sans dialogue dans la narration pour donner un exemple, Beckford accumule les références exotiques aux monstruosités orientales. Un collage poétique plus qu’un récit, où le lecteur se voit matraqué par des évocations de « goules », « giaour », « dives », pour terminer dans les Enfers d’Eblis. Un univers à réconforter les black metalleux : « Nerkès et Cafour (…) trouvèrent l’aspect du cimetière fort à leur gré, et les sépulcres bien réjouissants ; il y en avait au moins deux mille sur la pente d’une colline. Carathis, trop occupée de ses grandes vues pour s’arrêter à ce spectacle, quelque charmant qu’il fût à ses yeux, s’avisa de tirer parti de sa situation. Assurément, se disait-elle, un si beau cimetière est hantée par les Goules : cette espèce ne manque pas d’intelligence ; comme j’ai laissé mourir mes bêtes de guides faute d’attention, je demanderai mon chemin aux Goules, et, pour les amorcer, je les inviterai à se régaler de ces corps frais. » Vathek et The Dwelling, deux parpaings d’exotisme, magie noire d’Orient pour les petits Européens, torture des châteaux sataniques pour les amateurs asiatiques, qui avancent au rythme lent de l’Enfer pour délivrer enfin, en une œuvre complète, tout le somnio horribilis.

Entrée du Pub Metal Shop

[1] Le Live in Taiwan étant d’ailleurs un split album, un disque Sabbat, un autre Metalucifer… Hum, hum, hum…

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