TAIPOP – Beatles City.

IMG_20200628_124332

Au mois de mars, fraîchement arrivé sur l’île, je me pensais victime d’autosuggestion. Il faut dire que j’avais dans mon sac la biographie de John Lennon par Philip Norman. J’essayais de ne pas y prêter attention. « Ça passera ». Cependant, quatre mois plus tard, après avoir terminé l’ouvrage depuis belle lurette et visité chaque district dans le détail, les indices sont indéniables. Ce n’est pas seulement que je les vois, c’est qu’ils sont là. Oui, à Taipei, il y a des Beatles partout.

Niveau 1 : la musique.

Si le centre-ville de Taipei n’est pas aussi assourdissant que celui de Tokyo, il est sujet à une incessante bande-son musicale. Dès les premiers jours d’avril, le Taipéien fuit devant la chaleur et les rues ne servent plus que de transitions entre les boutiques, les cafés, les supérettes, les stations de métro et surtout les malls [climatisation à gogo (le Taipéien préfère la bronchite au coup de soleil) sur des hectares à tout faire : manger, jouer, voir des films.] Autant de lieux où l’on se passe du silence. Entre l’achat d’un sandwich par ici, d’un thé glacé par là, et puis d’un ticket de bus, en dix minutes, nos oreilles ont été stimulées par trois morceaux différents. Or, l’étranger que je suis n’y prête guère attention, car il ne reconnaît rien. Rien sauf – et c’est alors qu’il s’arrête comme si un gendarme lui avait tapé sur l’épaule – des extraits de bandes originales des films de Miyazaki et des titres des Beatles. Ou plutôt devrais-je écrire : des mélodies empruntées au Beatles, car il s’agit presqu’exclusivement de reprises de « Hey Jude » ou de « Yesterday » (de temps en temps on peut entendre des titres moins évident, si vous me pardonnez cet oxymore). Les enceintes ne sortent presque jamais l’original, sûrement pour des questions de droits d’auteur, ce qui paraît très ironique lorsque l’on sait que les premiers disques des Fab Four furent édités ici, dès les années soixante, de manière pas tout à fait légale par le label First Record. Jamais on n’interrompt le sirotement de son thé au lait pour reconnaître, au hasard, un morceau des Rolling Stones. Sinon, c’est de la très prolifique « chanson locale » – les Taïwanais exerçant leur domination sur la variété en langue chinoise depuis l’après-guerre.

Lorsque l’on se rend chez le disquaire, c’est encore plus flagrant : la fameuse langue des Rolling Stones n’existe pas. De beaux vinyles sont mis en avant dans les vitrines : Abbey Road et Let It Be. Et quasiment rien d’autre (comme si rien d’autre n’était vendeur), après, il faut fouiller. La musique « occidentale », voire « étrangère », c’est eux, point (en Chine continentale, le phénomène est le même avec Michael Jackson). Je vous raconte : de temps à autre, je vais boire un verre au Vinyl Decision, sympathique échoppe de sombre ruelle tenue par une petite dame et ses deux chats, qui fait à la fois estaminet et disquaire – et la partie disquaire force le respect : des milliers d’albums de tous les âges et de tous les coins vendus certes fort chers, mais oyable, Sire Dieu, sur demande. Le meuble à vagabondages préférée du petit chat Beer est une bibliothèque remplie à craquer de disques des Beatles. Elle donne l’impression de peser pour moitié dans l’entière collection du magasin : des éditions britanniques originales, des américaines, les luxueuse ressorties japonaises des années soixante-dix, elles sont toutes-là, et pour chaque album encore ! Sans compter tous les projets solos de ces quatre messieurs déclinés sous toutes leurs vinylesques formes. Seuls les Beatles ont le droit à ce traitement, car il apparaît que seuls les Beatles.

Niveau 2 : l’iconographie.

Mes choix sont-ils très orientés ? En tout cas, sur les milliards (estimation non officielle) de cafés qui composent la capitale taïwanaise, en excluant les grandes chaînes internationales, je ne crois pas avoir déjà pénétré dans un établissement qui n’affichait pas les Beatles sur ses murs. Si, après m’avoir lu, vous êtes déçu en allant prendre un café à Taipei et pensez que je ne suis pas à prendre au mot, allez donc faire un tour aux toilettes ou regardez mieux derrière le comptoir : il y A un poster, même en petit format, des Beatles. Ou au moins d’un Beatle : John Lennon. La plupart du temps, dans son itération yoko-onesque. John et Yoko font du bed-in, John et Yoko font des bisous, John et Yoko font des balades. Ces affiches-là, elles dépassent même la sphère des cafés, on les retrouve aussi dans les librairies. Souvent, d’ailleurs et curieusement, dans les parages de cette image, est accolé un drapeau arc-en-ciel. Pourquoi ? Mon interprétation, après conversations locales, est la suivante : cafés et librairies sont le lieu où traîner en couple au milieu de cette ville jeune et étudiante qu’est Taipei. Dans une représentation culturelle postmoderne, le romantisme, pour les jeunes Asiatiques de l’aire confucéenne, est un concept lié à l’Europe. À leurs yeux, il n’y a pas de romantisme à la chinoise ou à la japonaise (c’est faux si l’on évoque la littérature, mais on s’en tient ici à la représentation culturelle générale – et assez floue – du romantisme). Le mot chinois 浪漫主义 (lang man zhu yi) ne trouve pas son sens dans ses caractères : ils sont assemblés de manière phonétique pour s’approcher du français « romantisme », et c’est la même chose en japonais avec ロマン主義 (romanshugi).

Alors, évidemment, tant pis pour la justesse historique, la photographie de la tête boudeuse de Baudelaire, auteur par ailleurs très apprécié en Extrême-Orient, se voit facilement supplantée par le demi-sourire permanant de John Lennon dans la création d’une atmosphère romantique. Une autre chose est que John Lennon et Yoko Ono forment un couple aux origines diversifiées ou, pour le dire d’une perspective asiatique, il s’agit d’une femme, Yoko Ono, qui sort avec un étranger, et encore un étranger plus jeune qu’elle. On peut rajouter qu’ils étaient tous les deux divorcés. Combinaison insupportable pour n’importe quelle famille traditionnelle taïwanaise – et violemment interdite à leurs rejetons par tous les pères de famille de Chine continentale-confucéenne. De même que la vue du drapeau arc-en-ciel ravive, dans le cœur de la jeunesse taïwanaise, la fierté d’appartenir à la première région d’Asie où le mariage entre personnes de même sexe est autorisé, John et Yoko soutiennent, depuis leurs posters, le couple dans la différence absolue – de culture, d’ethnie, d’âge. Amour et liberté, beau programme pas toujours facile à mettre en place par ici.

Niveau 3 : l’esprit.

Plus personne n’ignore aujourd’hui que les grands groupes de rock sont devenus des marques – Guns N’Roses, AC/DC et KISS sont prêt-à porter dans tous vos H&M. Les Beatles ne font pas exception. Mais à Taiwan, ils le font de manière exceptionnelle. Ils ne sont ni chez Uniqlo, comme Metallica, ni chez GU à l’instar de Queen. Les Beatles ont leurs collections de T-shirts, chemises et sacs dans les magasins Stayreal, chaîne endémique plus chère qui affiche fièrement sur ses devantures : Taipei-Tokyo-Shanghai. Trouver les Beatles à Stayreal implique une nuance intéressante&importante. Les Extrême-orientaux sont très exclusifs, très attachés à certaines mascottes particulières qui prospèrent aux dépens (et au dépit) de toutes les autres. C’est le cas de la nipponne Hello Kitty, qui, aujourd’hui dans l’esprit asiatique, est un gage de qualité et une plus-value énorme pour tous les produits sur lesquels apparaît le chaton, de par sa longue tradition marketing (ce personnage a été designé dans les années soixante-dix). Hello Kitty s’exhibe partout, mais pas n’importe où. En fait, Hello Kitty (mais d’autres depuis, comme Rilakkuma, japonais lui aussi), est un fil du réseau qui rend la vie plus colorée. Et ce fil peut-être brodé sur chaque genre de produit, pourvu que ce produit invoque un sentiment d’affect particulier dans le cœur des asiatiques, très conservateurs lorsqu’il s’agit de consommer (alors même qu’ils consomment à un rythme effréné).

Hello Kitty, c’est donc une marque plus importante que les autres du panthéon du quotidien pop. Le jouet qui fait actuellement fureur, c’est la maquette Hello Kitty X Gundam (et Gundam, c’est la confiance-tradition aussi). Hello Kitty n’est pas à Uniqlo mais à Stayreal. Comme les Beatles. [À quand la maquette Gundam Yellow Submarine ?]. Dans cette Asie conservatrice, peu nombreux sont les éléments étrangers qui peuvent aller de pair avec Hello Kitty. Et colorer le monde à ses côtés : le sous-marin jaune et la pomme verte envahissent les T-shirts les mieux cousus.

C’est qu’il y a cette charge de tradition nostalgique que recherchent souvent les Taipéiens, contenue dans le sème Beatles. Dans l’enchantement du monde, des repères sûrs. La ville de Taipei elle-même aurait besoin d’un bon coup de peinture. Tous ces immeubles que l’on ne veut pas restaurer, mais qui brillent d’une aura de vieille pochette de disques. Taipei est une place pop des années soixante, soixante-dix – ensuite la chute économique, bien que la vie soit confortable, en fait une sorte de vitrine nostalgique d’une grandeur asiatique tellement vingtième siècle (les premières villes si dynamiques, si rapides,…). Plutôt que de rafraîchir Taipei, ils ont bâti, à côté, New Taipei, dans laquelle on ne va jamais, car ils n’y vendent pas le thé au lait de notre enfance.  Les Beatles se fondent parfaitement dans ces décors, eux qui à vingt ans sont déjà nostalgiques de leur enfance ou de leur adolescence. C’est pourquoi ils tourneront dans la bande-son de Taipei jusqu’à la fin des temps – qui aura la même saveur qu’hier.

 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s