BACKQUARTER (SUITE ET FIN DES ANNÉES 90) – Taïwan en vrac #3

On pouvait voir la rue envahie, nombreux étaient ceux qui s’étaient déplacés pour la fin de la grande institution. Pas des millions, mais tout de même, les trottoirs étaient impraticables et surtout, une queue sans cesse alimentée pénétrait dans le bâtiment comme un banc de poissons dans la gueule de quelque requin gobeur de plancton. Pour un dernier coup d’œil, eux qui l’avaient fréquenté des décennies durant. Dès seize heures, malgré une météo au typhon, dans la moiteur grisâtre des dimanches lourds, les piétineurs avaient trouvé leur place près de la scène échafaudée sur une placette devant l’immeuble.

Grande liesse, fête populaire, cérémonie ou foire, nous allions enterrer la librairie des librairies. Le parterre saturé des badauds qui la célébraient, elle se dressait alors dans l’atmosphère chargée de bruine, idole d’osier, roi de carnaval bientôt réduit en cendres avec les milliers de livres encore stockés en ses entrailles. Vite, achetez-les avant qu’ils ne disparaissent.

C’était le premier Eslite, le premier maillon d’une chaîne de grandes librairies taïwanaises (et disquaires, et papeteries, et kiosques à journaux, et même cinémas d’art et d’essai). Ne soyez pas effrayé au terme de « chaîne » ! Les Eslite n’ont pas l’étouffante noirceur des moquettes de la Fnac, ni la crudité insupportable des lumières de chez Cultura. Les Eslite sont tout de bois et de bonnes œuvres. Et dans celui-ci, ouvert en 1989, on pouvait venir s’asseoir à même le sol de l’un des nombreux renfoncements de son architecture multipliant les escaliers à la Escher, prendre un bouquin et s’asseoir, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit. Elle était tout simplement la première librairie au monde ouverte non stop. Phare du district de Da’an, entouré de « lanes » débordant de magasins branchés, elle était l’un des hauts lieux de la vie livresque dans cette ville de Taipei où les libraires sont plus nombreux que les habitants (et dans laquelle a lieu le plus grand festival du livre d’Asie), le point de rendez-vous avec votre future femme ou votre ancienne maîtresse, le refuge où se cacher si vous n’osiez rentrer à la maison avec d’aussi mauvaises notes sur votre bulletin, le coin où perdre votre temps quand vous en aviez de trop.

Cela faisait quatre mois que l’on y bradait les ouvrages et qu’une belle horloge avant la fin du monde avait été érigée devant l’entrée – et une fois parvenu à la fatale échéance, quel meilleur art que la musique pour honorer ladite fin du monde ?

Sous le bon auspice de bière gratuite pour chaque pèlerin (c’est la fin du monde, nul besoin de profit), un festival, gratuit lui aussi, entre la tombée de la nuit et, justement, la minuit, dernière minute des dernières vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

IMG_20200403_173634
L’horloge avant la fin du Eslite.

Alors, comme à chaque fois que l’on organise des funérailles, même dans un débordement d’émotions festives, il y a un officiant dont on se passerait volontiers. Extrême-Orient oblige, une hôtesse cagole vient pousser sa gamme de cris aigus auxquels elle ne croit pas (« Waow ! »). D’ailleurs, nihilisme absolu de la diplômée en école des médias, elle ne doit pas même croire en la réalité qui l’entoure, la voici poursuivant ses stridences tandis que le public se couvre ostensiblement les esgourdes contre cette gourde. Elle introduit les musiciens, les interviewe ; mais qui a vraiment envie de cet Entertainment omniprésent ?

Trêve de « Waow ! », passons à la reformation des Backquarter (connu aussi sous le nom de Quarterback, allez savoir…). La fin d’une époque pour un Asiatique nostalgique c’est un peu comme l’un de ces épisodes qui terminaient les longues saisons des animés des années quatre-vingt-dix : les personnages principaux, en voix off, commentant des extraits d’épisodes passés. Certains personnages secondaires sont donc remis en avant pour le grand final, quitte à ce qu’on s’étonne du décalage entre ces vieux compagnons des anciens temps et le ton qu’a pris par la suite la série.

Ici, les personnages eux-mêmes s’en sont étonnés : après deux titres au hard rock vénère, le chanteur, déjà dégoulinant, remarque que « c’était des morceaux d’il y a plus de vingt ans, on voit vraiment qu’ils ont plus de vingt ans, c’est bizarre de jouer et d’écouter ça aujourd’hui, non ? » – en réalité, ces morceaux en ont plutôt trente. Mis à part un jeune batteur engagé pour ce come-back, ce sont quatre darons dans le vent qui occupent la scène, moitié amusés, moitié mais-qu’est-ce-qu-on-fout-là-après-vingt-ans-de-séparation-et-des-vies-de-familles-bien-remplies (« on voit vraiment qu’on n’est pas de cette époque lorsqu’on joue dos à dos ! »). Un tel porte lunettes, l’autre a gardé sa coiffure des jours rebelles mais a un peu grisonné. Ils sont tous en chemise blanche, avec la petite touche « accessoires de papa taïwanais » : des gourmettes, des chaînes en or, les marcels qui vont bien (Taipei-Marseille, parfois, même combat). Et ils se donnent à 100%, ce sont les plus énergiques d’une soirée surtout composée de groupes de variété issus de la télé locale. Décalage sur décalage. Le guitariste soliste, Hu Shen, a un feeling très plaisant, le chanteur, Spark Chen, tente des notes qu’il ne peut plus atteindre mais qu’importe, autant le faire quand même, puisqu’on est mystérieusement là.

Après deux hard rock donc, on se calme. Les Backquarter se lancent dans une ballade histoire de reprendre leur souffle. Le concert se déroule ainsi : un peu d’agitation, des riffs accrocheurs comme disent les rock critiques, et puis on en revient à la chansonnette. Le point culminant étant « Qilai » (« Lève-toi »), morceau mélodique en forme d’hymne pour toute une génération qui, sans être fan du groupe, a entendu cette imprécation mille fois à la radio ou dans un diabolique spot TV pour des kiwis riches en vitamine C. Ce « Qilai » fut en réalité inattendu pour la plupart des spectateurs qui n’en connaissait pas l’interprète. Il tombe sur les têtes comme la foudre qui menace depuis le début de l’évènement, électrisant à la fois de surprise et de plaisir trois générations de Taipéiens élevés aux mass-médias. C’est alors un « Qilai » hurlé par quelques centaines de gosier qui ne savent par pourquoi ils se lèveraient, si ce n’est pour mettre en avant, glorifier un passé qui va disparaître, là dans, cinq minutes, après la fin de la chanson, et le chanteur, en état de grâce, lui-même sait que c’est terminé, plus de Backquarter[1], plus de Eslite, plus d’années quatre-vingt-dix (l’enfance pour certains, l’adolescence pour d’autres, l’âge des études ou encore la jeunesse de mes parents pour les plus petits qui se retrouvent à chanter « Qilai » avec papa-maman). C’est un beau moment.

IMG_20200609_145324

Les Backquarter ont réédité leur premier album « UP! 393BL » dans un de ces jolis packagings typiquement taïwanais : une pochette cartonnée rappelant le format des 45 tours contenant, en plus du CD, un livret grande taille garni de belles photographies. C’est le genre d’album que j’adore, impossible à classifier, car les musiciens, dans la vingtaine à l’époque, ont essayé d’y faire rentrer toutes leurs influences : le rock bluesy, la pop britannique, le grunge, le metal, et ce qu’il y a d’admirable, c’est que le guitariste Hu Shen parvient à composer pour chaque ambiance musicale un petit riff et un petit solo qui la synthétise parfaitement. Le seul « inconvénient » – mais qui n’est qu’une généralité du rock taïwanais – c’est que, contrairement à leurs camarades de la Chine continentale, rien ne rappelle ici, si ce n’est le chant en mandarin ou parfois en dialecte taïwanais, leurs racines locales. Ni dans les mélodies, ni dans la formation des accords, ils ne font partie de l’histoire de la musique chinoise – Les Backquarter sont simplement à ranger dans l’histoire du rock. Et dans l’histoire de la librairie Eslite, et celle encore de la vie quotidienne des Taipéiens.

[1] Bon, j’exagère, leur réunion concerne tout un Asian Tour.

Héhé, petite fierté de poser avec Hu Shen.
Héhé, petite fierté de poser avec Hu Shen.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s