UN SOUVENIR DE TIANXIAO SUR SCÈNE

xtx strawberry

Dans le monde du rock chinois, Tianxiao est une institution scénique. Non pas parce qu’il utilise des effets spéciaux, mais parce que, fidèle à son personnage, il ne joue que pour lui-même, jamais pour son public. J’ai ouï dire que lors d’un concert en plein air, alors qu’une de ces violentes pluies chinoises s’est abattue sur l’assistance l’obligeant à déguerpir, lui a continué à jouer devant personne, face à un terrain vague et boueux. Si on jette un œil sur les vieilles vidéos de concert du jeune Tianxiao, sur Internet ou sur le DVD qui accompagne Just One Desire, on voit un énergumène mince et torse nu, le visage perdu dans une longue chevelure d’un noir de jais, qui se précipite sans ménagement sur les planches avec sa gratte.

Moi, c’est le Tianxiao de 2017, de 45 balais, que j’ai vu sur scène, lors de l’immanquable Strawberry Festival de Shanghai organisé chaque année au printemps par le label Modern Sky (le label actuel de Tianxiao). Cinq scènes le long du fleuve Huangpu, dans l’ancien parc de l’expo universelle, un cadre superbe. Le vieux Xie se produit en tête d’affiche de la Love Stage, devant des fans impatients et déchaînés qui, avant même qu’il ne se montre, le qualifient, en hurlant, de « niubi ». « Niubi », c’est le compliment ultime, surtout pour un artiste. « Niu » c’est-à-dire la vache, l’animal. « Bi », c’est-à-dire la chatte, pas l’animal. Être « niubi », dans un concert de rock en Chine, c’est être super-méga-cool, c’est être énôôôrme (peut-être parce que la « niubi », elle est énorme ?).

J’ai beau être au premier rang devant la scène, jamais je n’apercevrai les yeux de Tianxiao ; complètement dans son monde intérieur, sa vision est obstruée par les mèches de sa tignasse ébouriffée, sa silhouette indolente ne regarde rien. Nous, c’est comme si on n’était pas là. Et pourtant, quelle intensité ! Dès le premier titre, sous des projecteurs rougeoyants et une vidéo tournant en boucle quelques secondes de la vie d’une repoussante araignée sur sa toile – tout comme la basse fait tournoyer sa répétition infernale – l’effrayant morceau « Happy » impose à chaque spectateur l’esprit de Tianxiao. N’interagissant presque jamais avec le public, le personnage sur sa scène, sur sa terre, en est fascinant. Il est comme son araignée de la vidéo, tissant  son environnement, et nous met, nous public, en position d’arachnologues, scrutant ses moindres gestes comme autant de signes biologiques. Ses gestes, par exemple, c’est lorsqu’il alterne entre sa guitare en bandoulière et son guzheng posé devant lui (n’ayant pas trouvé nécessaire, quand bien même les deux instruments se superposent dans les compos, d’engager un musicien supplémentaire). On n’a plus l’impression qu’il joue sa musique, mais qu’il la crée devant nous, surtout que ses mouvements se font saccadés, frénétiques, lorsqu’il manipule son guzheng, qu’il en tapote les cordes le nez presque plongé dans l’instrument, comme pris de la folie créatrice du génie. À ces moments là, le public retient son souffle, se penche vers la scène les yeux grands ouverts, et lorsque les policiers, sympathiques invités du régime dans les gros concerts, viennent faire une petite ronde au milieu de l’assistance, on les ignore complètement, pris que l’on est dans le délire du parrain. Le seul moment qui brise l’écran de verre entre le public et Tianxiao, pile au milieu du show, et la bouffée d’air et de joie qu’est « Sunflower », avec son spot en haut de la scène qui figure un soleil dans la nuit, dont le refrain est repris en cœur par le public qui connaît bien ce tube. Mais déjà Tianxiao replonge dans ses obscures réflexions, se met à fumer en jouant (non pas ostensiblement, simplement comme un type qui travaille allume machinalement une clope), et, sûrement frustré de ne pas atteindre les notes voulues, finit par s’énerver sur sa guitare projetée au sol, la laisse en plan dans un effet larsen infini avant de quitter la scène sans salut, sans prévenir. Comme surpris, le bassiste et le batteur quittent leurs instruments presque précipitamment et s’en vont suivre l’humeur du maître. C’est un jeune technicien qui réapparaîtra sur scène pour couper le son de la guitare de Tianxiao car elle continuait à faire gémir les enceintes. Le seul moment où le vieux Xie se sera adressé au public, ce fut lorsque après avoir rempli ses joues du contenu d’une bouteille d’eau, il nous l’avait craché à la face. L’araignée avait jeté son venin. Nous étions empoisonnés.

xtx live
Guzheng-guitare

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s