IL VA FALLOIR ACHETER 仙樂隊 SEN – Taïwan en vrac #2

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1. Arrêtez tout de suite d’utiliser le terme post-punk ! Je ne sais pas si vous le faites pour me provoquer, bande de punks, ou par un irréfléchi raffinement, mais savez-vous de quoi on parle, là ? Le post-punk c’est tout simplement du punk. Ou alors, c’est le punk qu’on devrait appeler le post-punk puisqu’il vient après le post-punk qui est en fait du punk. À moins que vous ne préféreriez, pour clarifier, décerner le titre de pré-punk au post-punk ? Lorsque je lis les étiquettes de votre fabrication, par exemple que Sen est le groupe pionnier du post-punk taïwanais, je n’ai qu’une envie : vous attendre à la sortie de l’école avec mes disques des Stooges ! Parce que, si vous me concédez que Fun House ou Raw Power sont des albums de punk, alors 仙樂隊 (Xian Yuedui, Le Groupe immortel[1]) est à abriter dans la même écurie : des riffs en forme de longues boucles répétitives soulignés par une batterie agressive, un chanteur qui s’ennuie ou qui éructe aléatoirement, un seul morceau vraiment entraînant (ici, le deuxième, « 老化 (Ageing) ») que vous vous passerez encore et encore, même si vous avez tout le disque dans votre cœur. Eh, les types avec les crêtes vertes et les piercings bling-bling, post-punk vous-même ! Le punk n’est pas mort car l’influence d’Iggy sur la musique moderne est considérable.

2. Je vous tape la liste des crédits imprimés en dernière page du livret du CD :

« Produced by SEN, Yi Chun Wu

Recorded by Yi Chun Wu at NOIZ Studio

Mixed by Yi Chun Wu NOIZ Studio Taipei Taiwan.

Published by White Wabbit Records Co. Ltd »

Oui, Taipei ce noble univers underground, le do it yourself organisé à plusieurs (do it with your friends). Le groupe est AUSSI le producteur (comprendre, ils ont investi leurs deniers), et pour composer la trinité « Produced/Recorded/Mixed », il n’y a qu’un esprit, le même nom revenant trois fois. Au-delà de l’intime, on enregistre à la maison, à Taipei et surtout, on fait tout le disque au même endroit, il y a ce côté no-buisines ou tout du moins no-big-buisines[2]. Ma copie de l’album de Sen, je l’ai acquise au White Wabbit, le disquaire faisant office de maison de disque ou le contraire (conseillé par l’employé-étudiant qui était maître de la sono et surkiffait sa position de roi de l’indé). C’est ainsi que l’on trouve à Taïwan des boutiques qui ne vendent que la production locale. Imaginez, pas besoin de tirer en quantité industrielle des exemplaires mal facturés et moches. Optez plutôt pour un nombre raisonnable de beaux digipacks aux cartons soignés, aux photos du livret mise en avant par un papier bien choisi, et que l’on sait où trouver grâce aux réseaux sociaux. Bien sûr, j’ai vu l’album de Sen sur les présentoirs d’autres disquaires taipéiens au rayon nouveautés (je ne sais pas me décider s’il marche du tonnerre, car il est paru il y a deux ans déjà, ou s’il n’y a pas tellement de nouveautés locales à mettre en avant…). Quoi qu’il en soit, on ne s’adresse pas bêtement à des milliers de fans hypothétiques (au Mangasick, l’autre jour, on pouvait voir l’exposition d’un illustrateur japonais qui vendait sa poignée de livres, très joliment reliés, sur lesquels il avait bien raison de n’afficher aucune maison d’édition). J’aime ce (petit) monde.

3. Le défaut de ne pas avoir de regard extérieur est que le dépouillement se rapproche parfois du simplisme. Ce disque, qui est un bon disque, manque de nuances peut-être parce que personne ne l’a écouté avant qu’il ne se retrouve dans un bac. À la deuxième écoute, on n’en découvre pas plus qu’à la première. Mais à la première, on a quand même quelques belles surprises : qu’est-ce que c’est que ces deux morceaux qui se suivent au milieu de l’album, le cinquième « 蟬 (The Cicada) » et le sixième « 在永恆裡 (In Eternity) » où le désespoir blasé du punk passe la main au bourdon d’outre-tombe façon black metal ? Un black metal très doux à l’oreille grâce à l’absence de sophistication qui, pour ces deux titres, permet à l’auditeur de se reposer tranquillement dans leur atmosphère délétère – le vocaliste chuchochantant et le bassiste faisant oublier qu’il y a d’autres instruments. Le contraste avec les synthés du morceau qui enchaîne directement est un brin brutal. « 新生命 (New Life) » c’est le gimmick soupe, pas vraiment électro, pas vraiment disco, mais que l’on aime à retrouver lorsque l’on a Philippe Katerine pour péché mignon. Il y a donc des recherches d’ambiances différentes. Sur trente-six minutes de musique, ça fait du disque un univers. J’aime ce (petit) monde.

4. Sen chante en chinois, mais vous avez toutes les paroles traduites en anglais dans le livret. De même que les cinémas de Taipei sous-titrent en anglais. Et il n’y a eu sur l’île que quatre-cents malades du Covid19. Qu’est-ce que vous attendez pour venir faire ici une tournée des disquaires ?

[1] C’est en fait un album éponyme. Le nom chinois du groupe étant aussi celui de l’album.

[2] Faut-il écrire autant d’anglicisme lorsqu’on compose une critique de rock ?

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