XIE TIANXIAO AVEC LE GUZHENG

Malgré le côté personnel du disque, Cold Blood Animal va faire l’effet d’une petite bombe dans ce milieu encore très clos du rock chinois : 150 000 cassettes et 40 000 CDs seront vendus, dont une partie aux fins amateurs japonais qui ne laissent jamais rien passer de ce qui se fait de bon en Extrême-Orient. Celui qui n’est pas encore le vieux Xie devient d’un coup très populaire au Japon où il est invité à jouer dans de grands festivals. Dans la foulée de ce succès, Tianxiao part en 2001 aux États-Unis donner quelques concerts. Il va prolonger l’expérience américaine en demeurant à New York jusqu’en 2002. Là-bas, il est confronté au fait d’être un musicien chinois, ce à quoi il n’avait jamais songé auparavant. Pour (sur)vive à New York, il fait la plonge dans un restaurant chinois avant d’abandonner pour se mettre à chanter des chansons folkloriques chinoises… à Chinatown ! Cette expérience qui, en terre étrangère, le rapproche de sa propre culture, le fait réfléchir à sa musique. Et si son rock, bien qu’apprécié, n’était pas assez différent de tous les rocks qui se font à travers la planète ? Lorsque Tianxiao est de retour à Pékin, il va chercher à rendre son style véritablement chinois, il part en quête de caractéristiques authentiquement chinoises. Tianxiao aura alors l’idée inspirée qui sera inséparable de ce qui va devenir son propre son : l’ajout du guzheng.

Le guzheng (prononcez gou djeng)[1], c’est l’ancienne cithare chinoise, dont l’origine remonte au IIIe siècle avant notre ère. C’est un volumineux instrument de vingt-et-une cordes. Il se joue en les pinçant à la manière d’une harpe, posé à l’horizontal sur une table ou un chevalet. L’omnipotent Tianxiao n’engagera pas un musicien nouveau ; il apprendra lui-même le guzheng dont il alternera le jeu avec celui de la guitare. C’est donc avec ce nouvel élément inséré dans sa musique qu’il accouche en 2005 de l’album X.T.X (comme on le voit, toujours très personnel et focalisé sur sa personne) avec un groupe renommé X.T.X & Cold Blooded Animal. Ce disque très original est considéré comme son chef d’œuvre[2].

xtx

Quelques mots sur X.T.X. : Tianxiao, en compositeur talentueux, ne va pas plaquer artificiellement son guzheng sur ses morceaux rock. Il exécute un virage, adapte son style, et l’instrument traditionnel chinois n’est jamais utilisé comme élément exotique : il reste toujours créatif. Dans le morceau d’ouverture « Cold Blooded Animal » (il faut croire qu’il aime ce titre !), la part belle est faite au guzheng mais celui-ci est plutôt joué comme la guitare mélodique d’un air rock, surtout associé avec la batterie. Les hurlements caractéristiques de Tianxiao sont toujours là, mais ils se font plus sensibles, plus passionnés, moins brutaux, et opèrent un fort beau contraste avec la fluidité claire du guzheng. C’est un guzheng encore qui jouera habilement le riff principal de « Drawing Near ». Parmi les trésors que recèle cet album, on trouve le tube « Rendez-vous », morceau éclectique qui associe des couplets reggae à un titre grunge dans son riff, son refrain et son solo à la Dinosaur Jr., le direct « Sunflower », passage apprécié de tous les concerts de Tianxiao avec son refrain fédérateur, et le très mélodique « Whereabouts Unknown ». Le XTX des débuts se retrouve sur « Ashima », prénom d’une Japonaise morte gueulé avec ardeur, l’inquiétant « Who Was It Who Brought Me There? », autre morceau composite qui voit le retour de la guitare poisseuse, lourde, doom, alterner avec le boogie d’un riff stoner, et le puissant final « Picking Teeth », qui commence comme un film de fantôme, où une guitare et un guzheng diabolique soutiennent un chant calme mais martelé avant que Tianxiao n’envoie tout le monde se faire foutre à grand coup de fuzz, de cris, de bruits.

Sans aucune promotion, la galette s’écoule à 100 000 exemplaires, essentiellement vendus entre la Chine et le Japon. Tianxiao devient une star inconnue des médias et du grand public, et lorsqu’il participe à un film, c’est, comme pour la musique, dans le circuit indé. Malgré la reconnaissance de la part de ceux qui le surnomme désormais le « nouveau parrain du rock chinois » (titre prestigieux dans la succession de Cui Jian, le parrain originel), Tianxiao cherche encore à modifier sa musique. En 2008 paraît Just One Desire, cette fois publié sous le seul nom de Xie Tianxiao. La nouvelle surprise est que, si le guzheng est toujours là et malgré les rythmes résolument rock, une partie des titres sonnent cette fois entièrement comme du reggae, l’influence de Jamaïque qui pointait discrètement son nez de temps à autre sur les précédents opus s’assume à présent complètement sur ce qui a été désigné, peut-être un brin abusivement, comme le « premier disque de reggae chinois » (grâce aux morceaux « The Wind Is My Coat », « Just One Desire » et une version réenregistrée de « Rendez-vous »). Et pourtant, rebelle à toutes les catégories et n’en faisant qu’à sa tête, Tianxiao, le reggae, ça ne lui plaît pas. « Je n’aime pas trop la musique reggae, j’ai même de l’antipathie pour le reggae, mais puisque j’aime Bob Marey – le seul reggae que j’aime – je joue du reggae parfois simplement pour imiter Bob Marley. » Le parrain du rock chinois ne fonctionne pas par influence, mais par envie, par désir. Just One Desire. Les autres titres de cet album sont tout de même dans la veine Tianxiao, avec, par exemple, un « I Don’t Love You » dans lequel il passe à nouveau de la nonchalance des couplets à une agressivité totale dans les refrains (« Wo bu ai ni !», « Je ne t’aime pas !» tempête-t-il). Toujours est-il que la période Bob Marley se poursuit l’année suivante avec un EP, The Last Man, sous-titré Chinese Zither Reggae Vol. 1.

Le disque suivant de Xie Tianxiao, Illusion, est sorti en 2013 sous un nouveau label pékinois, Modern Sky. Si dans cet enregistrement XTX n’est pas aussi énervé qu’à ses débuts, il n’en retourne pas moins à des compositions beaucoup plus rock avec la réapparition d’une forte présence de la basse et des riffs puissants (« Let Me Go »), se permettant quand même, de ci de là, une petite note d’électro. Un très bon album de rock alternatif.

Et puis, si XTX tourne toujours, pendant les cinq années suivantes, il tarde à composer un nouvel effort, et se contente, de disséminer de temps en temps quelques chansons fraîchement enregistrées sur Internet, refuge de la scène indépendante chinoise. Une flemmardise qu’il se plaît à évoquer en vrais termes de rock star : « Je pense que j’ai perdu trop de temps, je me suis trop amusé, et du coup, je n’ai pas bien employé le talent que m’a conféré la divinité. Je pense que je suis une personne très douée, mais je ne me suis pas donné à cent pour cent pour ma musique. (…) Je dois me forcer à rester en studio pour travailler, écrire des chansons, répéter. »

[1]https://guzhengalive.com/guzheng-terminology

[2] À titre personnel, je le considère, dans la catégorie « Rock sophistiqué » comme aussi important que n’importe quel album de Bowie.

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