XIE TIANXIAO SANS LE GUZHENG

Tuyao vs Yangyao

Le rock chinois, aujourd’hui, répond exactement aux critères d’une musique indépendante, d’un style alternatif, il possède quelque chose de l’invisible, du secret, qu’ont perdu les scènes européennes et américaines, tout en ayant, grâce au bouche à oreille, un large public de décalés, de gens qui ne sont pas « au parti ». Le rock chinois, dans l’Entertainment diffusé, distribué, apprécié par la République populaire, n’existe pas : les groupes ne passent pas à la télé, leurs albums ne sont trouvables que via leurs sites Internet ou sur les stands des concerts, le merchandising est atone. Pourtant, il n’est pas rare de croiser dans la rue des T-shirts Rolling Stones, Def Leppard ou Metallica. Car le rock est une musique étrangère, occidentale, c’est ainsi qu’il est cool, dans le vent, et les plus grandes salles de concert n’accueillent en termes de rock que les grosses machines internationales (l’hiver 2016, Metallica justement jouait au Mercedes Benz Arena de Shanghai devant 18 000 spectateurs) en alternance avec les chanteurs de pop sirupeuse que produit la télé chinoise. Les jeunes branchés désignent le rock chinois par l’expression « Tuyao », en accolant au caractère « yao », le rock, celui de « tu » qui signifie rustique. Le « Tuyao » c’est le rock en dehors de la mode, c’est le rock local. Un dénominatif dont se fout bien Xie Tianxiao (prononcez en trois sons chié tiènne chiao), un des monstres sacrés de la scène indé : « Je ne comprends pas ce que c’est « Tuyao », je ne sais pas en jouer ! Est-ce qu’il existe un « Yangyao » ? (« yang » au sens à la fois de moderne et d’étranger, mais cette expression de « Yangyao » n’existe pas) Cette idée découle d’un complexe d’infériorité national, on pense toujours que ce qui appartient aux autres est moderne, est meilleur. »

Les fans de Xie Tianxiao ne sont pas branchés, son nom ne dit rien aux pékins de Pékin, pourtant il est prononcé avec respect par la foule souterraine qui hante les clubs de rock disséminés dans toute la Chine et qui l’a renommé « Lao Xie », le vieux Xie, ce « vieux » qui, en chinois, désigne le maître. Si Xie Tianxiao n’est pas le pionnier du rock chinois mais apparaît plutôt lors de la deuxième vague, il est aujourd’hui une de ses plus emblématiques figures. Et si le bébé n’est pas de lui, il en a la garde, puisqu’il est appelé par les connaisseurs le « nouveau parrain du rock chinois ».

XTX

Xie Tianxiao, XTX pour les réseaux sociaux, et dont le prénom – Tianxiao, donc – signifie littéralement « Ciel rieur », n’a pas le rock marrant. Il naît en 1972 dans la province du Shandong, à quatre cents kilomètres au sud de Pékin, à Zibo, ville au parc industriel démesuré où les usines de charbon fument en permanence. À l’âge de quatorze ans, l’école ne l’intéressant plus, il la quitte. Sa formation de musicien va commencer quelques mois plus tard à la suite d’une mésaventure restée célèbre dans le monde du rock chinois : quatre de ses potes sont attrapés en plein vol dans une usine ; deux réussissent à échapper à la police et vont se réfugier chez Tianxiao. Ce dernier ne prend pas le risque de les garder chez lui et les planque chez un autre ami. Lorsque les flics, se doutant de quelque chose, viennent frapper à sa porte, Tianxiao feint de ne pas comprendre ce qui se passe. Par malchance (ou parce que les dieux ont ainsi dirigé les évènements), la police met finalement la main sur les deux larrons qui dénoncent le geste d’amitié de Tianxiao. Résultat, le jeune homme écope de six mois d’assignation à résidence. Puisqu’il ne peut pas sortir, il emprunte la guitare d’un voisin et ne fait plus que ça : jouer. Avec une bonne dose d’esprit asiatique, il est convaincu que le destin y est pour quelque chose : « une star du cinéma, de la pop, un sportif de haut niveau peuvent réussir avec de la détermination, mais pour le rock, ce n’est pas comme ça, pour le rock c’est le destin. Si une star du rock veut réussir, il est obligé d’y être forcé. » N’ayant rien d’autre à faire, le voilà « forcé » de devenir un des guitaristes les plus influents du rock chinois.

En 1991, il part s’installer à Pékin, guitare électrique en main, sans autre but que de gratter en chantant dans les clubs. En ce temps là, jouer du rock est franchement mal vu. Une de ses amies de l’époque, qui avec son groupe partageait souvent l’affiche avec Tianxiao, m’a confié que jamais elle n’aurait osé dire à ses parents qu’elle officiait dans un rock band.

Presque dix ans de galère pour Tianxiao, le temps que la scène entière émerge, que le rock chinois trouve son public, mais aussi ses labels (Jingwen records, le premier label de XTX est fondé en 94), avant que ne sorte en 2000 Cold Blooded Animal, album éponyme d’un trio dont il est le leader, le guitariste, le chanteur, et l’unique compositeur. Si le batteur et le bassiste partagent la photo de cover, cette image de groupe ne durera qu’un unique album et l’ogre Tianxiao, qui prend toute la place sur scène, changera quasi-systématiquement de section rythmique.

谢天笑与冷血动物- 雁栖湖Lyrics | Musixmatch

Quelques mots sur Cold Blooded Animal : Cold Blooded Animal n’est pas précisément le titre de cet album, mais la traduction anglaise qui apparaît sur la pochette en guise de sous-titre. Une des caractéristiques que l’on retrouve sur les CDs de rock chinois est que chaque titre affiché est suivi d’un intitulé en anglais même si l’intégralité des paroles sont écrites dans la langue de Confucius, le livret lui-même donnant la traduction anglophone des textes. Entre volonté de se caractériser localement et d’être compris partout. J’utiliserai donc toujours les transcriptions anglaises des titres, même si Tianxiao chante exclusivement en chinois.

Cet album est vraiment celui d’un groupe indépendant engendrant une musique qui n’est pas destinée à être écoutée par le plus grande nombre. La production est sale, grésille de tous côtés, la guitare, lorsqu’elle s’énerve, peut être hyper saturée, à la limite du bruit. C’est rock, hard rock et grunge à la fois. Le premier morceau, « Happy », encore défendu sur scène aujourd’hui, représente bien la période musicale originelle de Tianxiao. Avec une ambiance qui peut évoquer à l’auditeur occidental les premiers Blue Öyster Cult, une guitare pernicieuse vient glisser sur une grosse basse qui tourne en boucle (la basse est toujours très présente dans les compos de Tianxiao), une guitare étrange et sordide, creepy, qui partage la vedette avec le chant très nonchalant, voire je-m’en-foutiste, du timbre dur de XTX. Les couplets, dont les vers racontent le vertige d’un rêve effrayant, n’ont rien de « happy », et se terminent tous par un très nihiliste « bu cai zhe li », comprenez « qui n’existe pas ici ». L’autre marque de fabrique de Tianxiao, ce sont ses hurlements sauvages qui lui donnent en Chine sa réputation d’infréquentable, et qui terminent ici le morceau (c’est justement le mot « happy » qu’il vocifère). Il n’y a quasiment pas de transition entre sa langueur et son énergie et qui écoute sa musique est toujours secoué entre l’une et l’autre. Le deuxième titre, « Outside the Window », se paye dans les couplets quelques accords reggae (l’influence reggae deviendra plus présente dans les albums suivants) mais les refrains empruntent volontiers au hard rock. Certaines chansons baignent dans une atmosphère sombre et poétique (« I Think I Might Have Died Last Night » et son envoûtant solo aux sonorités romantiques), d’autres sont des brûlots à la limite du punk (« Patient : Terminal » où Tianxiao gueule comme un enragé). Le dernier titre, « Lake Yanxi », un mid-tempo classique de son répertoire, avec sa basse énorme et entêtante voit le timbre vocal du jeune Xie se faire étonnamment puisant en son milieu. Tianxiao se définit lui-même comme un compositeur égoïste, « toi-même, tu dois sentir la volupté, tu dois d’abord te satisfaire avant de penser à satisfaire les autres », à l’attitude autistique, et cet album à la production peu soignée et aux compos génialement personnelles, très émotives, entre haussements d’épaules et sautes d’humeur, marque le début d’une carrière musicale entièrement libre.

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