POURQUOI ÉCOUTER LES ACID MOTHERS TEMPLE ? – Je n’en ai pas la moindre idée.

En Chine, lorsqu’on se lance dans le traitement d’un sujet, au cours par exemple d’un exposé, il est de bon ton de commencer par son autocritique pour ne pas perdre la face. Je m’y applique donc : je n’ai pas écouté tous les disques des Acid Mothers Temple, pour la bonne raison qu’ils en sortent un nouveau toutes les deux semaines ! Entre les déformations parodiques d’albums célèbres (Starless and Bible Black Sabbath, Ziggy Sitar Dust Raga, et j’en passe) et la multiplication des projets parallèles (Acid Mothers Temple & The Melting Paraiso U.F.O., Acid Mothers Temple & The Cosmic Inferno, je vous laisse wikipédier), le concept de « groupe » paraît ici relever de l’obsolescence. Et dites vous bien que lorsque je parle de projets parallèles, j’emploie ce dernier adjectif dans son acception sémantique science-fictionnelle d’univers parallèle.

En ce moment, les Acid Mothers Temple tournent beaucoup sur mon baladeur (comme tout bon asiatique audiophile, j’ai un baladeur). Or, pour entrer dans le sujet de ce court article, je reviens un an en arrière, à l’époque de ma première rencontre avec ces… humanoïdes ?

C’était mon anniversaire, c’était à Tokyo, et il coulait de source radioactive que ce soir-là devait se célébrer en assistant à un concert quelconque. Ce soir-là, non loin d’Akihabara-Electric-Town cher aux amateurs de tout et n’importe quoi, il y avait…

« T’es sûr que tu veux assister à ce concert ?

– Oui, Daniel. » (Daniel, c’est un pote espagnol)

Puis, jetant à nouveau un œil sur l’affiche :

« Non, mais à part ça, t’es sûr que tu veux assister à ce concert ?

– Daniel, tu sais, je suis fan d’Ulysse 31 et de La Planète sauvage.

– No idea…

– Des trucs cultes français.

– Allons-y, mais tu seras déçu. »

Il faut ici préciser que le surnom que me donnent mes camarades de la péninsule ibérique est « always disappointed ». Eux dont le tempérament est tout feu tout flamme, ne peuvent voir que d’un œil goguenard notre tendance bien française à la critique permanente. Je suis toujours déçu, car j’aimerais que le monde, et plus encore le monde de la musique, soit toujours bel et bon.

Nous nous enfoncions donc dans un Akihabara moins éclairé que celui que vous présente les Youtubeurs (il fait déjà nuit… mais à force de me lire, vous avez fini par comprendre qu’en Extrême-Orient, il fait toujours nuit). Au passage, nous attrapons un onigiri de supérette dont, faute de comprendre le fonctionnement de l’emballage, nous mangeons le plastique plutôt que la portion de riz.

De moins en moins de passants, des arrières ruelles qui deviennent sales, car les Tokyoïtes n’ayant nulle part où jeter leurs déchets, faute de poubelle dans la cité du clean, finissent, à la nuit tombée, par tout balancer par terre dès qu’il y a moins de néons pour les surprendre. Au bout des ténèbres, un homme s’avance clopin-clopant, à la fois mage éberlué et masse de cheveux ébouriffés.

« Il est évident qu’il fait partie du spectacle, ce particulier-là, » devine Daniel.

Nous le suivons. Tout va bien, le voilà qui s’engouffre dans une cave. C’est dans les caves les plus profondes qu’on joue les meilleurs live. Nous avions bien suivi Kawabata Makoto, l’être le plus « culte » de l’underground japonais depuis que les Ni-Hao sont devenues les Shonen Knife (pardon si je vous ai perdu, je n’ai pas pu m’en empêcher ! Reformulons : depuis que Yoko Ono est devenue une pop-star).

Arrivé là, je me rends compte à quel point il est difficile de découper en meilleurs moments une tranche de concert d’Acid Mothers Temple. Je me souviens surtout que nous avons été happés, Daniel et moi, dans un espace bleuté, si sombre que mon ami de noir vêtu a semblé disparaître tout en restant près de moi. Sur scène, des taches lumineuses vertes et roses, une très belle chanteuse au style soigné des seventies d’un côté, un Kawabata Makoto qui utilise sa guitare n’importe comment de l’autre, et, au centre, son acolyte, Higashi Hiroshi, un John Lord en pyjama, qui titille des ultra-sons sur un synthé. Le guitariste explique qu’ils n’ont pas joué sur scène depuis longtemps, et qu’ils accompliront un set différent à chaque soir de leur tournée. Ça, pour ce qui est de la théorie, ce sont des paroles cohérentes. Par contre, en pratique, un set est une suite de morceaux qui compose un concert. Je suis un peu plus sceptique : j’ai le souvenir d’un long moment de détente complet et puis… Plus rien, une heure quinze ont déjà passé et Daniel m’offre un verre. Mais attendez cinq minutes, comment pourrais-je être déçu si vous ne me proposez pas de quoi décrypter, de quoi critiquer….

Abasourdis, nous quittons le bar en serrant la main aux musiciens qui se trouvent dans le hall et nous nous rendons compte que la très belle femme vintage était en réalité un homme sous une perruque. À ce compte-là, comment être déçu ?

Les Acid Mothers Temple sont une institution pour les quelques paumés qui en ont fait une institution (ils sont une part importante du Japrocksampler de Julian Cope). Et moi, j’ai mis un an à m’en remettre / à m’y remettre. Devant mes tempuras d’anniversaire, à la sortie du concert, Daniel et moi nous nous demandions quoi en penser… nous n’arrivions pas même à nous accorder sur le fait d’affirmer si la performance avait été trop courte ou trop longue !

Et ce mois-ci, alors que pris par une foule d’activités, je n’écrivais pas pour le Maikubi Rock, que je ne pouvais pas voir de concert, puisqu’ils étaient tous coronannulés, que même, je n’écoutais pas spécialement de disques dans ma chambre, j’ai beaucoup pris le métro avec les Acid Mothers Temple sur les oreilles. Au départ, pour me déconnecter, avoir un fond sonore (ils sont encore en train de vibrer dans mon casque au moment où j’écris ces lignes dans un café). Un arrière plan. Et puis, d’un plan apparemment monochromatique, des détails se sont détachés. Dans leurs petites galaxies, je me suis rendu compte qu’il y avait des planètes des sables et des planètes de roches. Une partie de leurs albums se terminent sur des univers de sombres tunnels perdus dans des déserts à la Conan le barbare. « Electric Death Mantra » qui conclut The Ripper at the Gates of Heaven’s Dark et « In Search of the Lost Divine Ark » dernier titre du pas éponyme In Search of the Lost Divine Arc (album que je conseillerais d’ailleurs, c’est une super expo-photo – un peu à la manière de Pictures at an Exhibition de Moussorgski) sont deux morceaux d’une vingtaine de minutes chacun, juste le temps qu’il faut pour terminer un donjon dans la vie. En réalité, leurs morceaux de plus d’un quart d’heure sont les meilleurs, car, à moins d’être particulièrement exercé, on ne speedrun pas sa vie. Et de toute façon, le métro n’ira pas plus vite pour vos beaux yeux, ce donjon souterrain demande de la patience et pas mal de fair-play (mais quelle angoisse délicieuse, c’est un train qui nous fait avancer sous la terre – et le plus incroyable dans tout ça, c’est que les taïwanais, puisque j’écris depuis Taipei, vivent en troglodytes, car au-dessus, sur la surface de la planète, il fait soit canicule, soit typhon, les stations de métro sont donc reliées entre elles non seulement par les rails et les tunnels mais aussi par des chemins pédestres – à partir de là, à quoi sert la surface si ce n’est pour remonter rapidement dans le champignon d’un mall afin de profiter de la climatisation et de l’éclairage ? D’une station à une autre, vous avez donc le temps de profiter de vingt minutes d’Acid Mothers Temple afin de survivre/trouver le trésor/embrasser la princesse où que ne sais-je. Les créatures ne vont pas disparaître, les trains répètent inlassablement leurs allers et retours, les messages « portez un masque sinon vous aurez une amende » continuent à défiler, pourquoi la guitare de Kawabata Makoto ne bouclerait-elle pas temporellement (et encore, j’exagère) si le reste du monde (souterrain) tourne toujours de la même façon ?).

L’autre jour, j’ai même pris la ligne de tramway qui s’enfonce dans la mangrove, à travers les vitres des wagons, les hérons vous regardent de leurs yeux de dinosaures. La variation sur Black Sabbath des Acid Mothers Temple me rassurait un peu : tout ceci n’est qu’une vue esthétique de l’esprit. Rien qu’un peu de musique et une pincée d’images.

Bref, vous m’aurez compris, si vous avez la phobie des transports en commun bizarres, écoutez de temps en temps un album des Acid Mothers Temple dans votre rame préférée.

acid

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