UN HOMMAGE AUX TRIBUTE – Dissertation

Je n’apprendrai rien à personne (introduction qui devrait prévaloir pour l’ensemble des pauvres scribouillards errants sur Internet).

Je n’apprendrai rien à personne, le plaisir du disquaire est dans la fouille. La fouille de la ville à la recherche de la boutique la plus discrètement serrée entre le fruitier et le coiffeur, dans l’impasse la moins commerçante, ou logé sur un palier incongru d’immeuble – en Asie, la plupart des boutiques ne se trouvent pas au rez-de-chaussée. Et puis, une fois le seuil franchi, la fouille continue dans ces mini-villes que sont les magasins de disques avec leurs meubles bibliothèques droits comme des immeubles, exposant la tranche plastique de CDs qui sont comme autant de fenêtres sur lesquelles se réverbère la lumière d’une lune ampoule électrique. Souvent, de petits habitants casse-cous se promènent le long des façades, figurines de personnages de cinémas ou de mangas. Je me souviens d’un disquaire caché dans une ruelle du quartier bohème de Kōenji, à Tokyo. Si vous le cherchez, il se trouvait juste en face d’un distributeur automatique de nouilles instantanées. Un étudiant derrière le comptoir écoutait tranquillement son punk tandis que je me frayais un passage dans le labyrinthe d’allées qui se découpait sur les dix mètres carrés de l’endroit. En déplaçant quelques Sangoku poussiéreux qui zonaient sur les étagères, j’en ai trouvé des trésors. Et parmi eux, un reliquat d’une mode oubliée de tous : un tribute album various artist.

Dans les années 1990, le metal n’avait plus le vent en poupe et les groupes étaient pour la plupart décomposés. Il fallait bien que l’on continue à vivre sur les vieux tubes d’entant. Après tout, le rock pur et dur fonctionnait régulièrement par vagues nostalgiques. Que ce soit pour des raisons sentimentales ou contractuelles, on réenregistrait ce qu’avait produit les aînés dix ou vingt plus tôt. Le Rock’n’Roll de John Lennon, paru en 1975, ne contient que des titres qu’il chantait du temps du Cavern Club – il devait trois reprises à un producteur, et finalement il en a enregistré un disque entier.

Eh bien, dans les années 1990, quand Black Sabbath, Iron Maiden et Judas Priest n’existaient, non pas plus, mais moins, dirons-nous, les formations en cours réengistraient les oldies sur lesquelles elles avaient appris à jouer de la guitare. Aujourd’hui ces tribute albums n’existent plus car on ne vend plus de disques.

Celui sur lequel j’étais tombé à Tokyo était le Tribute to Judas Priest, Legends of Metal (1998). Pour la modique somme de presque rien, je repartais avec Helloween, Gamma Ray, Saxon, Testament et Rage (et des groupes aussi confidentiels que mes chroniques, genre Radakka !) réunis dans un CD.

J’adore les tribute albums car ils ne pardonnent pas. Il n’y a pas de juste milieu, c’est toujours nul, sauf quand, miracle du savoir-faire, c’est bon. Le problème des reprises dans le metal, c’est que ce sont des morceaux de metal joué à nouveau sur des arrangements metal (au contraire de John Lennon qui oublie de faire du rock sur « You Can’t Catch Me » de Chuck Berry – mais John Lennon oubliait même de faire de la pop sur « Come Together »[1]). Il y a donc un projet qui est dès le départ peu viable. Lorsque dans ce tribute à Judas Priest on entend la version de « The Ripper » par Mercyful Fate, même si on a tout le respect du monde pour Mercyful Fate, on ne sait pas à quoi ça sert de servir exactement le même titre que celui déjà enregistré vingt ans auparavant. Il n’y a quasiment aucune différence (si ce n’est, légèrement, dans le chant, quoique…). C’est là l’écueil terrible des tribute albums de metal. Il ya bien sûr les groupes qui reprennent « à leur sauce » (un peu plus musclé, avec de la double-pédale, avec de la guitare compressée), mais ça ne fait pas du titre un nouveau truc dément à se mettre dans les oreilles.

Or, il y a, sur toutes ces compilations étoilées de groupes différents mais appartenant à la même sphère musicale, deux façons de produire un contenu excitant. Car si je me suis mis à acheter tous les tribute albums qui croisaient mon chemin, c’est que je retrouve, dans chacun d’eux, deux (souvent deux, au moins un) morceaux procurent-joie.

Je vous la découpe comme une dissert’ de lycée :

1. Les morceaux sur lesquels les groupes et notamment et surtout les chanteurs donnent tout. C’est plein gaz, tellement heureux qu’ils sont dans la répétition des mêmes mots prononcées par leurs idoles de jeunesse (la chanson metal est un art du langage, à l’instar du théâtre comme je le dis et le répète), qu’ils outrepassent l’intention primordiale du chanteur original (faire peur ? menacer ? on est dans le metal tout de même), pour chanter à côté des dits mots dans une sorte d’exacerbation de bonheur là où il faudrait castagner. Je me souviens d’un entretien de Bruce Dickinson relevant le paradoxe que les concerts d’Iron Maiden sont toujours très joyeux alors que lui, sur scène, ne fait que parler de guerres, de catastrophes et de mort. Le public est extatique au point de ne plus savoir ce qu’il chante avec Dickinson, mais le fait de chanter les mots de Dickinson, aussi terribles soient-ils, prend plus de valeur que leur sens. Le signifiant a dépassé le signifié. Dans mon histoire de tribute to Judas Priest, il y a un « Jawbreaker » repris par Rage. Je vous le dis tout net, j’adore Rage et particulièrement Peavy Wagner. Une des raisons de mon affection portée à ce musicien (chanteur et bassiste et fondateur et leader du groupe), est qu’on l’entend sourire – et d’ailleurs, en concert, il passe son temps à sourire. Et pas le sourire poli, il semble ne jamais ménager sa voix qui est comme un heavy orgasme permanent[2]. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’est jamais juste (comme il est toujours sincère et qu’il écrit – je ne sais pourquoi – assez régulièrement sur le suicide, il sait se faire poignant) mais lorsqu’il s’agit de violence, il n’est jamais violent. Le « casseur de mâchoire » de Judas Priest devient par Rage beaucoup moins tranchant que son homologue indigène au metal britannique. Il est en fait beaucoup plus touchant (difficile d’être touché au plus profond du cœur par une histoire de pétage de gueule), car on sent, au fur et à mesure que s’enchaînent les refrains, que Peavy veut hurler plus loin, plus fort, toujours plus fort.

J’ai récemment découvert un double CD exclusif au marché taïwanais, une compilation tribute album aux Beatles par de grands musiciens internationaux (Rock Beatles). Le premier CD est composé de reprises estampillées « soft rock » et le second « hard rock ». Figurez-vous que c’est dans le premier qu’on retrouve Glenn Hughes au chant sur « Let It Be ». Alors que c’est dans le second qu’on peut entendre la voix de… David Jenkins ! Mais si, le chanteur du groupe de variétoche américain Pablo Cruise. Qu’est-ce qu’il fout sur le disque « hard rock » ? C’est que le « hard rock » semble surtout être une question d’intensité : il interprète « Strawberry Fields Forever » avec une telle outrance, un tel « putain, les Beatles, je chante les Beatles ! » que sa version over the top met tout de suite en joie. On dirait qu’il exagère à la Dio.

2. L’autre versant plaisant de ces tribute albums, ce sont les morceaux joués par des groupes qui font tout sauf une reprise d’un autre groupe qu’ils respectent. Ils s’amusent en studio avec leurs instruments en ayant un classique pour canevas. Un peu comme le free jazz, quoi que ne partant pas forcément dans  toutes les directions, se contentant d’un « et si… ? », et si on jouait ce morceau avec cet effet sonore. Quand j’étais adolescent j’écoutais souvent le Nativity In Black, cette fois un tribute à Black Sabbath. J’aimais beaucoup le « Black Sabbath » repris par Type O Negative, parce que, bien qu’il ne s’éloigne pas du metal, il distord légèrement le morceau pour le rendre, cette fois, plus proche du signifiant. C’est une interprétation poussée à l’extrême, comme s’il s’agissait vraiment de documenter la messe noire (le Black Sabbath), avec murmures de suppôts du Diable, gémissements d’orgies et une voix tellement saturée d’overdubs que ça n’est plus une chanson, juste un essai pour faire retentir l’horreur exprimée dans les paroles avec quelque chose qui s’approche de la musique sans en être. On oublie que « Black Sabbath » a été une chanson qui aurait pu s’appeler autrement, raconter autre chose, tant qu’on entendait Ozzy Osbourne chanter sur les riffs de Tony Iommi : Type O Negative se dit « et si on bazarde de l’écho par ici, est-ce que ça sera vraiment un Black Sabbath ? ». Je pourrais vous citer aussi un « Smoke on the Water » repris par les habitués des effets sonores en tout genre, The Flaming Lips, sur lequel ils s’amusent non pas des paroles de la chanson, mais de l’effet accrocheur et donc forcément répétitif du hit de Deep Purple. Ils en font une sorte de mélopée robotique qui fonctionne assez bien. Et j’en reviens brièvement à mon Rock Beatles : Steve Morse lui-même est rangé dans la section « soft rock » avec une guitare guillerette et timide sur « Here Comes the Sun » alors que le CD « hard » se conclut par un « Tomorrow Never Knows » instrumental de Tangerine Dream qui éclate encore plus la chanson des Beatles en délire psychédélique trop long. Bref, comme pour le « Black Sabbath » mentionné précédemment, poussent trop loin le concept du titre originel. Et c’est ça le « hard rock », c’est aller trop loin, qu’importe ce que l’on joue.

[1] Comme vous le savez, Lennon a été accusé de plagiat pour la phrase d’ouverture de « Come Together » (« Here come old flat-top ») ressemblant de trop près à quelques mots de « You Can’t Catch Me » (« Here come a flat-top »). D’où l’obligation juridique, pour réparer son tort, de réenregistrer pour le compte d’un producteur propriétaire des droits d’auteur qui se ferait de l’argent sur le nom Lennon.

[2] J’ai des plans d’article entier sur Peavy Wagner.

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