TAÏWAN EN VRAC #1 : L’UTOPIE D’UN ART ILOTE.

Vous ne voulez pas l’histoire complète tout de même ? Parce que j’aimerais bien vous parler d’autre chose. Je me permets donc, avec votre autorisation, de vous servir un abrégé.

Vous, là-bas, vous avez tout fermé. Ma nationalité ne me sert plus de rien. Même ici les institutions à votre charge, les consulats et la caisse d’assurance maladie, se sont faits la malle.

Eux, là où je suis sensé vivre, ils ont tout fermé. Même mon permis de séjour n’est plus valable.

C’est par un concours de circonstances que je vis et vois cette crise depuis Taiwan. Île elle aussi dorénavant interdite aux touristes dont je représente un des derniers spécimens, protégé par la grâce du Ministère des affaires étrangères local ayant annoncé aux visiteurs engagés mal à propos sur un sol impossible à quitter : « permis de séjour pour tout le monde ! ».

En tant qu’étranger m’en revenant d’un saut en France, j’ai eu le droit à mon (petit) confinement, mais une fois le nez dehors, l’irréalité d’une société insulaire qui vaque sans tristesse le masque à la bouche saute aux yeux. Comme si un peuple-test de laboratoire était chargé de fonctionner au mieux à la place de la moitié de l’humanité confinée. Et je peux vous assurer que l’autre moitié se trouve dans le métro de Taipei aux heures de pointe ! Que dire de ces concerts symphoniques de rue le dimanche, avec des musiciens en costumes interprétant Ainsi parlait Zarathoustra de Strauss devant un public chirurgicalement masqué ? Impression de vouloir faire survivre, sans la comprendre, la musique humaine tout en voyageant vers la lune.

Bon trêve de la catastrophe. Surtout lorsque j’imagine le nombre de mauvais livres en préparation chez les mauvais écrivains enfermés qui envahiront, à Noël, les librairies francophones avec pour sous-titre immuable « chronique d’un confinement », j’ai comme un pincement au cœur en songeant aux arbres.

Parlons donc de Taipei puisque je m’y trouve. Il faudrait que nous parlions musique sur ce blog n’est-ce pas ? Nous allons le faire – d’autant que j’écris ces lignes depuis le café Youmou to Ohana, du nom du duo pop folk japonais dont la carrière s’est brusquement arrêtée en 2015 avec le décès de la chanteuse Hana Chiba d’un cancer de la poitrine. Après sa mort, ses parents ont fondé dans le quartier branché taipéien de Gongguan (qu’Hana adorait) ce charmant café où la musique du groupe tourne en permanence. Décoration attrayante pleine de gris-gris, affiches, costumes de scène et étudiantes par dizaines qui viennent réviser en silence. – mais d’abord parlons du modèle de l’underground taipéien[1] dans lequel je me suis plongé.

Je ne sais pas si le coronavirus viendra à bout de la consommation culturel de masse (bon, je sais que non), mais il est intéressant de se pencher sur le système de diffusions d’œuvres underground autrement que par le commerce classique.

Il existe à Taipei des boutiques tels que le Mangasick, connu par aucun Youtuber que vous suivez, et le White Wabbit Records, dont Philippe Manœuvre ne vous a jamais parlé.

Le Mangasick est un territoire dans lequel vous ne pouvez vous rendre que si son nom est parvenu, par quelque moyen secret, jusqu’à vos aiguisées oreilles. Sur la rue aux vitrines vides : nulle enseigne. Il s’agit simplement de pousser une porte étroite et blanche au pied d’un petit immeuble résidentiel, à quelques mètres de la « première boutique LGBT de Taïwan », non loin d’une communauté hippie qui vit de manière autosuffisante. Un escalier vous mène au sous-sol, sous les auspices de posters délirants et parfois érotiques. Déchaussez-vous, franchissez un nouveau seuil et vous y êtes. Vous pénétrez dans une galerie qui mène vers une boutique et une bibliothèque. Accrochés aux murs de la galerie, des planches originales d’une bande-dessinée du cru « primée à Angoulême » sont en ventes. Dans la boutique, vous ne trouverez que et uniquement et exclusivement de l’introuvable ailleurs. L’indé de l’under. Et l’indé du manga japonais, ça n’est pas triste.

Que se passe-t-il en fait ? Un couple taiwanais de passionnés de manga a souvent voyagé chez leurs voisins japonais et s’est retrouvé en possession d’une jolie collection. Ils la stockent dans cette espèce de cave qui se change bientôt en caverne aux merveilles, et décident d’ouvrir une bibliothèque (c’est le coin auquel je n’ai pas eu accès, n’ayant pas ma carte de membre ou d’initié). Puis, ce même couple se lance dans la recherche de pièces rares, et par là même, dans la traduction de certains mangas qui déjà au Japon n’ont d’autres éditeurs que leurs auteurs dans leurs garages. La boutique devient donc le relais taïwanais du gore/weird-cute/fetishist nippon tiré à cent exemplaires sur papier glacé ou journaux-cornets-de-frites. Chaque pièce soigneusement sélectionnée par ces deux amateurs éclairés qui prennent d’assaut les réseaux sociaux pour devenir des figures de libraires pas commerçants, mais plutôt chasseurs de trésors, et galeristes. Ils sont sur Youtube et Twitter et donc, ils ont un réseau de gens qui se déplacent spécifiquement pour feuilleter et acquérir des pages qu’on ne trouve, dans le monde, que chez eux. On ne traverse pas la boutique par ennui, car on ne la connaît pas – invisible aux béotiens. On y va par nécessité. Quel beau modèle ! L’underground véritable. Pas besoin de se retrouver dans toutes les librairies si notre public va nous chercher là où il sait nous trouver. Pas besoin de publicité si la communication se fait naturellement par l’enthousiasme des réseaux sociaux. Pas besoin de milliers de consommateurs si les tirages sont à quelques poignées d’exemplaire. Et l’on n’a plus l’impression de consommer son livre… Mais de le trouver (si vous avez un meilleur verbe, ajoutez-le, s’il-vous-plaît).

Un tel modèle serait à reproduire en France. L’éditeur est aussi le vendeur (ici le traducteur également), mais encore le bon ami qui te surprend et l’hôte de ses artistes (puisque galerie il y a) – et non pas le sourire calculateur du grand vizir flatteur. Ce n’est plus un magasin, c’est un lieu, c’est tout.

La diffusion à échelle mondiale, qu’est-ce qu’on s’en fout. Surtout à une époque où « l’offre » est astronomique.

Au White Wabbid Records, toujours à Gongguan, dans une « Lane » quasiment inaccessible, même à l’aide de Google Map, tu ne trouveras pas ce que tu cherches, car il n’y a rien que tu ne connaisses. Tu devras te laisser guider par le choix du disquaire, si tu l’acceptes. Car, comme le Mangasick, le White Wabbid vend aussi ce qu’il produit : des artistes taïwanais, japonais ou chinois, dont tu n’auras entendu parler que si tu es dans le milieu. Mais quel travail sur l’objet ! Comme ils sont, là aussi, tirés à peu d’exemplaire, tout l’argent part dans la confection de magnifiques albums cartonnés – et la production studio est irréprochable. Sûrement les coûts sont-ils bien moindres qu’en nos contrées, mais tout de même, je suis impressionné par la qualité des cartonnages – pour dire un mot sur le metal, depuis que Nuclear Blast a racheté l’ensemble du catalogue heavy européen, les CDs sont tous manufacturés de la même façon dégueu, avec l’impression gluante que l’encre mal fixée sur le carton poisseux vous reste entre les doigts lorsque vous manipulez leurs digipacks tous colorés de grisâtre ou de verdâtre[2] : preuve que les nécessités de la grande distribution sont incompatibles avec la délicatesse.

À Taipei, ville d’Extrême-Orient dans laquelle on trouve le plus de librairies, il n’y a pas encore de Fnac, de Cultura, de Virgin Mega Store ou d’équivalents. Faire son shopping culturel, ça n’existe pas. Il faut déjà avoir fait l’effort de se ranger parmi les amateurs d’art, de lecture ou de musique pour se procurer pitance. J’idéalise peut-être, mais imaginez un renouveau du monde artistique par la production de terroir, avec des soins d’esthètes new-yorkais, et un public trié non pas par snobisme mais parce qu’il se choisit tout seul. Telles que je les ai vues, les salles de concert indépendantes ont trente clients, et les musiciens en connaissent la moitié. Dans les cafés cosys, il y a toujours une petite étagère sur laquelle on trouve livres et CDs à acheter, relais à taille humaine des artistes locaux. C’est une île. Et parfois, vivre l’art en ilote peut être très enthousiasmant.

(Allez, bientôt la chronique des disques achetés à Taipei pour recentrer nos propos)

[1] Je me résous à taper « taipéien » puisque c’est la norme, bien que je trouve que « taipéite » eût été plus stylé.

[2] Mais si, prenez vos vieux Rhapsody de chez Limb Music, caressez du plat de la main leurs couleurs chamarrées et essayez de faire de même avec vos Rhapsody de chez Nuclear Blast : vous n’aurez qu’une impression de dégoût.

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Discrets rayonnages de CDs, à côté du frigo à bière, au café Youmou to Ohana.
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Ma première acquisition au Mangasick.

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