LE METAL N’EXISTE PAS ! – Le meilleur album de Marty Friedman.

Ce n’est pas un article informé-documenté-wikipédié sur la carrière de Marty Friedman. C’est pour parler d’un personnage dont j’ai croisé les œuvres ponctuellement tout au long de mon parcours de fan d’absolument tout et n’importe quoi, et l’ayant retrouvé, par hasard, il y a quelques semaines, j’ai commencé à mettre en mots les réflexions que m’inspirent ce guitariste. Dont on retrouve, donc, de temps à autres, la bouille sur des projets invraisemblables.

Il y a quelques années – en 2012 pour être exact – j’étais un étudiant malade. J’avais la grippe, veux-je dire. Fiévreux, grelottant, la vision trouble et le nez bouché, je m’étais réfugié dans les chaînes de ce que l’on appelait à l’époque « le satellite ». Sur la deux-mille-cent-quatre-vingt-mille, un clip de J-pop. Étais-je vraiment abruti ? Je le regarde jusqu’au bout. Le plan de domination de la culture mondiale par la soft power japonaise semble fonctionner à merveille ! C’est encore mieux que d’avoir la grippe, les couleurs sont plus trippantes, les sensations plus extrêmes. Bref, je me rue sur Google pour lui demander de me retrouver cinq adolescentes costumées en pirates qui font du vélo dans l’espace en chantant (les plus pointus d’entre vous ont déjà reconnu « Mōretsu Uchū Kōkyōkyoku Dai 7 Gakushō “Mugen no Ai” » des Momoiro Clover Z). Sur une musique diabolique car elle est bonne. Du riff et du solo. Un clip de plus de cinq minutes, pas franchement taillé pour la radio, comme diraient les rock critics enthousiastes qui n’auraient pas peur de la synesthésie.

Ce clip tourne en boucle dans ma tête et sur mon écran d’ordinateur. Pourtant à cet âge-là, je n’écoute pas de la J-pop, pas même de génériques de mangas. Je crois qu’à cet âge-là, fatigué par un Master qui ne mène nulle part, je n’écoute plus rien. Lors d’une soirée chez des amis, qui, eux, écoutaient quelque chose comme du hip hop, on me propose de passer ce que je veux… Grave erreur, les gars. Rescapé de mon adolescence un brin reniée à ce moment-là (notre propre adolescence nous hante toute la vie, soit qu’on l’idéalise, soit qu’on la voue aux gémonies) : « Trust » de Megadeth. Je suppose que je casse l’ambiance ; on écoute poliment. « Allez, d’accord – qu’est-ce que tu écoutes en ce moment ? ». Un morceau avec des Albators fous furieux. Timidement, je m’en vais chercher mes Clover Z… Bide total, on ne me laisse plus toucher à la sono.

C’est à cet instant pourtant que je me suis rendu compte que j’avais entendu deux fois la même chose. « Trust » et « Mōretsu Uchū Kōkyōkyoku Dai 7 Gakushō “Mugen no Ai” » possédaient toutes deux un son de guitare qui provoquait les mêmes petits picotements de jouissance au milieu de la colonne vertébrale. Je finis par découvrir que Marty Friedman jouait dans les deux titres et surtout, jouait de la même façon dans les deux titres.

Marty Friedman serait donc à la jonction de deux mondes (qui aujourd’hui sont presque harmonieusement réunis, mais il y a dix ans, c’était moins évident) : les métalleux et les otakus[1]. Lui-même installé au Japon depuis des décennies, où il est désormais partie intégrante de l’entertainment local (il a participé à nombre d’émissions de télévision), avait ainsi expliqué sa décision d’immigrer : « Au Japon, dans le Top 10 des meilleures ventes de single, il y a toujours neuf titres sur dix que j’aime. » Sous entendu : les compositeurs pour groupes de J-pop utilisent des instruments/arrangements empruntés à la musique metal. Guitares compressées, breaks de batterie en guise de pont, etc. Ce qui ne veut pas dire qu’ils pratiquent le metal, il y a quand même l’enrobage pop, synthétiseurs et autres instrumentations électroniques, mais le metal est un des éléments du melting pot. (Un titre que j’aime beaucoup, que je trouve très metal et qui pourtant ne l’est pas du tout, c’est « Kaiyuugyo no Capacity » des AKB48, j’espère que vous allez comprendre.)

Mais je ne veux pas entrer dans une étude de la pop japonaise à la lumière du metal. Surtout à l’ère des Baby Metal, justement. Le but est simplement ici de parler brièvement de Marty Friedman, car vous n’avez pas écouté, ce me semble, ses deux albums Tokyo Jukebox (2009) et Tokyo Jukebox 2 (2011). Ce n’est pas si important, rassurez-vous. Il s’agit simplement d’une collection de morceaux dans laquelle Marty Friedman cherche, je crois, à mettre en pratique la théorie suivante : le metal n’existe pas.

Qu’on soit bien d’accord, le metal existe en tant que culture (en tant que subculture plutôt), mais comment parler musicalement du metal hors de sa sphère culturelle (ou sociologique) ? Marty Friedman a été le (plus grand) guitariste de Megadeth, groupe emblématique de la sphère metal. Tout le monde connaît Marty Friedman dans le milieu du metal, Rust In Peace, Countdown To Extinction, etc. Et pourtant, on ne peut pas dire qu’il ait fait carrière « dans le metal ». Car il ne s’y inclut pas (sub)culturellement. D’où ces Tokyo Jukebox, que vous, fan de metal, n’avez pas écoutés : deux albums dans lesquels il reprend, sans chant, des titres plus ou moins marquants de la pop japonaise. En remontant jusqu’à très loin, puisque le second disque s’achève sur un enka, c’est-à-dire une ballade folklorique, « Mata kimi ni koishiteru ». D’ailleurs, sur ce morceau, sa guitare ne s’embarrasse pas de subtilités et joue à fond la corde larmoyante sur le même mode que le chant transi de l’original.

Dans les Tokyo Jukebox, Marty Friedman s’applique à quelque chose de très amusant : il conserve quasi exactement le son de sa Gibson qu’on avait l’habitude d’entendre chez Megadeth et l’applique sur tous les titres japonais qu’il reprend. Et pourtant, ces titres sont infiniment reconnaissables, d’autant que Friedman garde souvent les rythmes originaux, et n’est pas avare de batterie électroniques et autres computer sounds. Il conserve aussi les structures avec de brutaux changements d’ambiance, pensées pour passer d’une scène à une autre dans les clips vidéo. Mon intérêt ici n’est pas tellement de dresser un compte-rendu d’albums[2] mais de m’envoler vers la conclusion suivante : ces titres, joués par l’un des plus techniques musiciens du metal, avec un son de gratte qui rappelle fortement le metal, ne sont pas du metal, car le metal n’existe pas.

D’ailleurs, ce ne sont pas les albums de Friedman que je trouve les plus passionnants. Entre les deux facettes de cet exercice de style, le guitariste fait paraître un CD dans lequel il compose. Bad D.N.A. (2010). À nouveau un album purement instrumental où l’on multiplie les pistes de guitares (mais tout de même allégé en soli et beaucoup plus immédiat et dansant que les disques de guitar heros). À priori pas de problème, c’est ça qu’on fait quand on est guitariste soliste avec son nom sur la pochette. Sauf que dans Bad D.N.A., tous ces morceaux originaux composeraient une O.S.T. parfaite pour un animé ! Marty Friedman, tout en reprenant quelques chansons indissociables de leurs vidéos sur les Tokyo Jukebox (vous ne survivrez pas au visionnage de « Yeah! Meccha Holiday » par Matsuura Aya) sort un album dans lequel il ne manque que les images. Des mélodies sautillantes parfaites pour des combats story-boardés. Avoir travaillé sur du japonais pur jus le japonise parfaitement : souvent il interrompt (laissant parfois plusieurs blancs au sein du même morceau) son riff pour passer à une autre ambiance, plusieurs tons plus hauts ou plus bas (d’où la nécessité du blanc). Ainsi, le voilà sans son metal et pourtant toujours avec son son. Pour dire à quel point il fait un album japonais : le bonus track est une version « karaoke guitar » du deuxième morceau de l’album… Ce disque est excellent, mais ce n’est pas le meilleur album de Marty Friedman.

En me promenant au rayon mangas de l’Animate de Shanghai, je suis tombé sur Learn English with JoJo’s Bizarre Adventure. C’est un manuel pour apprendre l’anglais à destination du public japonais, avec la collaboration des personnages de JoJo’s Bizarre Adventure et de Marty Friedman (qui n’est pas un personnage de Jojo, quoique… Et qui pose avec sa guitare mais qui n’en aura pas besoin, il n’y a pas de CD inclus). Je ne connais pas, hélas, JoJo’s Bizarre Adventure au-delà du titre, cependant lorsque j’ouvre le bouquin, des types en combinaisons SM type Judas Priest me menacent de me casser la gueule si je ne réponds pas correctement aux exercices d’anglais de Friedman-Sensei. Je crois que là, le guitariste, redevient complètement metal.

Metal comme les Baby Metal qui utilise l’esthétique metal. Metal comme déjà le clip sauce vampire « Saraba, Itoshiki Kanashimitachi yo » des Momoiro Clover Z en 2012 (ou lors de leur effort avec KISS, en 2015) mais pas comme le titre « Mōretsu Uchū Kōkyōkyoku Dai 7 Gakushō “Mugen no Ai” », dans lequel joue Marty Friedman, des mêmes Momoiro Clover Z, et qui, en ce qui le concerne, n’est pas plus metal que le reste de la J-pop.

[Toutes ces hypothèses fumeuses n’engagent que moi – et encore que moi au moment où je décide de les écrire.]

[1] J’utilise le terme dans son acception occidentale qui a pris le sens de fan de manga et d’animation japonaise. Or, dans le contexte nippon, « otaku », c’est-à-dire obsédé (par quelque chose) désigne les passionnés de manière générale, quelles que soient leurs passions – les trains, les livres, les chevaux, l’alpinisme,….

[2] mais j’en ferai sur ce site oui, oui, oui.

 

jojo

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