EN REGARDANT LA LUNE

IMG_20191122_182250Novembre 2019

Voilà qui passe sûrement inaperçu du côté des braves gens, mais il me semble que Shanghai se tokyoïse gravement. Square Enix café officiel. Taito Station, salle d’attrape-peluches, officielle, avec des goodies officiels, et des prix officiels cinq fois au-dessus des Pikachu pirates qui glissent au bout des grappins dans toute bonne station (de métro, pas de Taito) qui se respecte. Et l’automne dernier, en me promenant sur la plus célèbre avenue commerçante de la ville – pour me rendre à la salle d’arcade la moins officielle et la plus crade possible – je lisais sur les devantures, en anglais dans le texte, « Japan Week ». Rien n’arrête la soft power, et des millions de petits ados chinois sont prêts à consommer japonais. Et moi de même.

Ainsi me retrouvai-je, enfant perdu des années 90, au vénérable théâtre Majestic (en face de la salle d’arcade, comme quoi, je ne fais pas des kilomètres), devant

 

MUSICAL PRETTY GUARDIAN SAILOR MOON 2019

ou pour les connaisseurs :

Nogizaka 46-ban myuujikaru Bishoujo Senshi Seera Muun raibu

 

Tout droit venue de Tokyo pour trois dates exceptionnelles, une performance haute en couleurs du groupe d’idoles féminin Nogizaka46, pour toute la famille ! Approchez, petits et grands, et…

Attendez, maman n’a autorisé que les garçons à sortir ce soir ?

Car en fait de famille, il n’y en avait qu’une. Celles des vieilles parkas graisseuses. Hé oh ! Nous sommes au théâtre, au Majestic, ce bâtiment baba au rhum art déco qui trône depuis 1941 du côté des boutiques Dior ou Chanel (qui sont elles aussi, donc, en face de la salle d’arcade un brin miteuse, c’est ça la vie patchwork à la shanghaienne). Hé oh, dis-je, nous sommes au théâtre, dis-je, il s’agit de s’habiller un peu, dis-je. Les ouvreurs, eux, sont en costards. Et jettent des regards dépités à l’audience de ce vendredi soir de novembre. Bandes de mecs riant fort, postillonnant plus fort encore, boutonnant au dernier degré et n’ayant pas été mis au courant de l’invention de la douche. Des voix me reviennent à l’esprit, celles de toutes mes jolies amies à qui j’avais proposé de m’accompagner, sous le prétexte évident que, comme Sailor Moon, ce sont des filles. Ainsi furent unanimes leurs réponses « Non. » saupoudrées de « tu es un pervers. »

Sailor Moon, ma Sailor Moon, toi qui es si proche de moi derrière les portes de la salle du Majestic, comment peux-tu supporter tant de laideur ! Ma princesse lunaire, si tu dois n’en choisir qu’un, choisis moi ! Moi ! (Et non pas le Tuxedo Mask qui de toute façon est joué par une fille, groupe d’idoles oblige). – C’est ce que devait se dire chaque petit gars venu seul, comme moi. Mais soyons honnête, c’est son petit cœur de guerrière que je veux entrapercevoir dans ce musical, pas sa petite culotte (c’est bon, ça passe comme justification ? Dites-moi, sinon je la refais…). D’ailleurs pour être certain de ne manquer aucun bout d’étoffe, le boutonneux à côté de moi s’est muni d’une paire de jumelles (le veinard).

Or, pourquoi être si méprisant à l’égard des autres spectateurs, me balancera, un brin soûlé par tant de condescendance, la critique de la critique – parce que je l’aime, moi, Sailor Moon, depuis vingt-cinq ans, et en amour, l’autre, celui qui partage la même vision que vous, est un adversaire, un ennemi, une créature à éliminer. Ils n’ont qu’à écrire, ces fans hardcore qui connaissent certainement bien mieux que moi les mignonnes chanteuses des Nogizaka46. Je les détruis de mon rayon-clavier ! Je pulvérise aussi les idoles japonaises et leur stand de merchandising à l’intérieur même du Majestic ! Et je ne garde que Sailor Moon et moi, plongés dans la fantaisie.

Action :

Je déteste les comédies musicales. À chaque fois que j’écris un article pour commenter un « musical » (je déteste les américanismes tout autant), je commence par expliquer à quel point c’est nul, que si l’opéra est la synthèse des arts de la scène, la comédie musicale en est la désintégration : ça chante moyen, ça danse mal, ça joue atrocement.

Lorsque j’ai acheté mon billet pour ce Musical Pretty Guardian Sailor Moon 2019, à un prix tout à fait prohibitif (faut encourager les artistes, hein), je n’ai à aucun moment songé ni à la comédie musicale, ni aux idoles japonaises (dont j’ai déjà une expérience assez grande), encore moins à l’art dramatique. Il n’y avait dans mon excitation que Sailor Moon, la seule et l’only, bien qu’elle soit, pour ce soir, une autre, une adolescente en chair et en os à la bouille un peu ronde, à la tête de pleine lune.

La pleine lune, c’est évidemment le premier décor : à peine sommes nous rentrés dans la salle, que la scène, ouverte, offre un fond étoilé. La voie lactée, paisible… Le rêve d’un monde glacé outre espace… Enfin, paisible, laisse tomber : ce sera deux heures et demie de bruit et de fureur, sur une scène de concert de rock à deux étages, construite autours de praticables neutres sur lesquels seront projetés des décors numériques (ville, lycée, boîte de nuit, salon chic, monde lunaire et le visage d’ombre gigantesque de Queen Metalia). C’est aussi grâce à cette technique du décor réalisé par la computer-lumière que tous les effets de transformations ou d’attaques magiques prennent vie. En fait, c’est le fond vert appliqué à la scène, et ça permet d’entrer vraiment dans la marmite déjantée et kitsch du manga de Naoko Takeuchi. Car il s’agit bien de cela : voir le manga (le premier arc) en live (le dernier mot du titre japonais « raibu », est la transcription phonétique de l’anglais « live », c’est donc la promesse faite par les Nogizaka46).

Et c’est là la supériorité de l’adaptation-comédie-musicale par les Japonais, vis-à-vis de ce qui se fait en France – mon cœur fragile de stendhalien est encore tout meurtri par Le Rouge et le noir. On voit l’œuvre originale vivante, mais c’est toujours l’œuvre originale. Petite explication (personnelle et j’espère synthétique) : l’influence artistique principale d’un manga comme Sailor Moon (écrit et dessiné par une jeune femme cultivée de Tokyo) est le théâtre Kabuki. Il s’agit d’une forme de théâtre traditionnel opératique dont les pièces sont fondées en partie sur le folklore. Sailor Moon est une relecture d’un récit traditionnel mettant en scène une princesse de la lune, Jōga. Mais surtout, le manga Pretty Guardian Sailor Moon est une œuvre remplie de « kata ». Les pratiquants de judo connaissent bien ce terme, toutefois il apparaît pour la première fois dans le théâtre Kabuki. Il y désigne une position théâtrale, un mouvement impliquant tout le corps, parfois accompagné d’une inflexion de voix, exagérée et spectaculaire et souvent particulier à l’acteur. C’est-à-dire que le rôle peut être joué par différents comédiens, chacun aura son kata, moment le plus apprécié par le public, qui revient encore et encore pour cette seconde ultime de théâtre. D’ailleurs, les acteurs étaient portraiturés (sur des cartes à collectionner notamment) dans leurs meilleures positions de kata. Lorsque les Sailors se transforment (le fameux « make up ! », finalement très théâtral – « maquillage ! » Autrement dit : « rôle ! »), elles sont dessinées chacune dans des positions originales (bras croisés, doigts levés, etc.) qui sont des kata. Elles sont la plupart du temps représentées dans leurs positions de kata (sur les couvertures, en figurines ou en… cartes à collectionner !), et un chapitre réussi du manga, est un chapitre dans lequel le kata revient, car le public en redemande. Au fur et à mesure que Naoko Takeuchi a progressé dans son œuvre, les kata se sont multipliés, avec les personnages et leurs nouvelles attaques magiques. Adapter Sailor Moon à la scène, c’est recréer ces kata là où ils auraient dû naître ! Vous n’imaginez pas la popularité du kata principal de Sailor Moon, reproduit par des milliers de jeunes asiatiques. Ce sont des gestes dessinés pour être exécutés. Pour le live.

Il me paraît impossible que les Japonais, culturellement si attachés aux traditions, ne pensent pas à toute l’histoire des arts de la scène lorsqu’ils produisent des comédies musicales. Le Kabuki, aujourd’hui encore très présent dans la vie japonaise (avez-vous déjà pénétré dans l’énorme théâtre dédié au Kabuki en plein centre de Ginza ?), s’il est joué exclusivement par des hommes l’était initialement que par des femmes. Les troupes d’idoles ressuscitent, ce me semble, cette tradition. Et Pretty Guardian Sailor Moon, groupe de femmes qui se battent contre des femmes, y est ancrée de plein pied. Sailor Moon, c’est du Kabuki – une comédie musicale jouée par des idoles, c’est du Kabuki. So desu ne.

Si vous croyez que je délire, expliquez-moi pourquoi les personnages de la bande de gredins dirigée par l’infâme Queen Berryl, apparaissent, dans ce spectacle, en ombres chinoises, cachés derrière des fenêtres-paravents, si ce n’est en clin d’œil évident à l’art du Kabuki qui multiplie sur scène les ombres projetées à la bougie derrière des panneaux de papier.

Maintenant, je pourrais me plaindre, mettre en avant le fait que les actrices de Kabuki s’exerçaient depuis leur plus tendre enfance (mais les idoles commencent très jeunes, parfois vers douze ou treize ans), qu’elles suivaient un entraînement complet qui comprenait le jeu dramatique, le chant et la danse (comme les idoles qui enregistrent des chansons, exécutent des chorégraphies compliquées dans leurs clips, et jouent dans des séries télés), qu’elles se retrouvaient chaque soir sur une scène (les idoles ont leurs propres théâtres, non ?). C’est pourquoi, le Sailor Moon show était un peu… bancal. Les idoles ne sont pas des actrices de Kabuki accomplies : lorsqu’elles commencent à chanter, elles ne dansent plus aussi bien, lorsqu’elles partent au combat, elles chantent carrément faux.

Il a pourtant bien quelque chose de l’éloge du toc, du faux justement, de l’artificiel : c’est touchant, parce que ça ne fonctionne pas parfaitement. Luna, le chat magique, est une marionnette manipulée par une actrice entièrement visible, qui se promène sur scène au milieu des autres personnages – c’est ici la tradition du Bunraku, le théâtre de marionnettes ancien, qui est à citer. Les effets vidéo sont trop vidéo, le cristal enchanté dans lequel apparaît Queen Serenity est un écran mal masqué. Et que dire de la fin du spectacle, lorsqu’après les applaudissements, Sailor Venus vient s’adresser au public, tout en balbutiements et hésitations kawaii, trop maniérés, trop bien exécutés, pour être improvisés – et qui attendrit ces messieurs du public. Tout sonne faux, archi faux, on est toujours renvoyé au fait que, matériellement, il s’agit d’un spectacle. Je crois que les Asiatiques ont peur du vrai…

Pourtant, au milieu de toute cette mascarade, j’ai été profondément touché par un évènement si brutal qu’il m’a retourné le cœur.

Le suicide de Sailor Moon.

Oui, Sailor Moon se suicide. Et après avoir tué son chéri encore. Après s’être emparée de l’épée sacrée, elle s’embroche elle-même, dans un geste si direct, avec un effet sonore si cru de tranchant de lame, que tout le délire s’effondre. Vlam un coup pour le Prince, vlam un coup pour la Princesse. Morts. Même si trois crétins insensibles ricanent derrière-moi (ils ne comprennent pas que Sailor Moon est morte, ou quoi ? Ils ne sont pas amoureux d’elle ?), la brutalité du coup paraît vraie. C’est le seul moment auquel j’ai cru, surgi tellement spontanément, de nulle part, que l’artificialité ambiante n’était peut-être qu’un décorum habilement monté pour que le choc du suicide de Sailor Moon (rien que ces mots me choquent, moi) renverse tout. On y croit car c’est le seul moment où la fiction ne s’est pas montrée comme telle. Vlam, vlam.

Voilà pour mes élucubrations sur ce musical. À la fin, une fois Sailor Moon enterrée, les Nogizaka46 ont donné un « special show » qui s’est conclu par leur version du tant espéré « Moonlight Densetsu », le générique culte qui n’est pas apparu dans la pièce, remplacé par des chansons absolument insipides (la même mélodie chantée en boucle par les cinq Sailors tout le long du spectacle, ça finit par rendre fou). Aux premières notes de ce Moonlight, tout le public chinois a hurlé comme un seul homme, connaissant par cœur les paroles japonaises. Shanghai se tokyoïse ? Il faut pourtant dire que cette fameuse princesse de la lune Jōga est avant tout un personnage chinois, Chang’e, coiffée de macarons chinois. C’est un personnage emprunté par le Japon et qui revient à la Chine, pour trois soirs, sous les traits d’une idole au visage rond comme la pleine lune.

[Autopromotion : bientôt la parution d’un bouquin écrit à plusieurs mains dans lequel je suis auteur d’un chapitre dédié aux relations entre le manga japonais et la culture chinoise – le cas Sailor Moon y est évoqué longuement. Restez branchés.]

 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s