LA CLAMEUR DU TAMBOUR DE FER

Une nuit de mai 2019

« Tel qu’un mort sans yeux au fond de l’infini des ondes, encore, j’entends le ton du sistre sépulcral, la clameur du tambour de fer dans l’ombre compacte heurté d’un coup terrible. » (Paul Claudel, « Fête des morts le septième mois », Connaissance de l’Est)

Quoi qu’il se passe à Shanghai qui touche le milieu de la culture indé, de la subculture, il est intéressant d’aller voir. La musique indé, voilà la facette la plus attachante de la personnalité de cette mégalopole que j’aime tant : en Chine, en dehors des médias officiels et leurs gentils divertissements, pas de support hors internet pour véhiculer les subcultures. Pas de magazines, pas de magasins (allez, j’exagère, pour la musique rock, il y en a deux, à Pékin, le 666 et le Indie Music, deux pour un milliard trois-cent millions d’habitants). Je ne le répéterai jamais assez, les cultures affiliées au rock – grands groupes internationaux mis à part –  sont, en Chine, vraiment indépendantes, car inexistantes pour le pékin de Pékin qui vit sa vie de spectateur de télévision ou de lecteur de journaux. L’indé reste une affaire de marginaux (pas forcément fous furieux, juste en dehors du bain culturel ordinaire), et la bonne nouvelle, c’est que les marginaux sont de plus en plus nombreux et les salles et les festivals toujours pleins.

À Shanghai, ça se passe dans les quatre clubs répartis aux quatre coins de la ville comme autant de temples à parcourir dans un jeu vidéo d’aventures : le Yuyintang, le MAO live house, le Modern Sky (du nom d’un célèbre label chinois indépendant) et celui qui nous intéresse, le Bandai Namco Dreamhall.

Lorsqu’il y a un évènement plus ou moins rock à Shanghai, même si je ne suis pas familier du mouvement concerné, j’y vais, par amour pour la subculture donc et par affection pour les shanghaiennes et les shanghaiens. Dimanche 19 mai de l’année 2019, c’était la deuxième et dernière étape du festival itinérant Sirius. Après Pékin la veille, Pest Production (Pest, hein, pas Best, histoire de donner le ton (noir)) venait de transporter huit groupes de black metal de diverses origines jusqu’à Shanghai.

J’aime le metal, on pourrait aisément m’inscrire dans la catégorie « fan de metal », mais force est d’avouer aux amis qui me lisent que je n’y connais pas grand-chose en metal extrême. Par contre, en tant qu’enseignant de littérature, je suis plutôt calé en arts dramatiques,… mais n’allons pas trop vite… Toujours est-il que je n’étais pas équipé, pas même d’un T-shirt adéquat, et je décidai, tant pis, d’afficher les couleurs d’Iron Maiden, quitte à passer pour un mec trop « light » (j’allais tout de même pas y aller en chemise !). De toute façon, j’avais pour idée de garder mes distances et de regarder le spectacle de loin, depuis le bar, tout en discutant avec le serveur ou les employés du merch, pour me renseigner tranquillement sur le black metal. Il en sera tout autrement.

Allons, trêve de préambules, rentrons véritablement au cœur du récit, moi et mon T-shirt Iron Maiden. Déjà, quelle joie de monter les escaliers du complexe commercial dont fait partie la salle Bandai Namco en compagnie de tous ces hommes chevelus aux tenues sombres et cloutées que l’on ne voit jamais sur les grands boulevards de Shanghai. Il y a aussi bien sûr quelques laowai (le petit nom donné aux étrangers) mais surtout un grand nombre de filles, qui sont, en Chine, toujours beaucoup plus présentes aux concerts de metal que leurs homologues françaises : il faut dire que dans cette société très machiste, les demoiselles ont beaucoup plus besoin d’exutoires que les hommes, puisque ce sont elles qui endurent le plus lourd du fardeau de la pression sociale. Je pourrais énumérer leur charmant défilé vampirique, je m’en tiens à mes préférées, à savoir une version dark de Sailor Moon, des poupées victoriennes tout aussi mangas et ces deux nanas qui ne portent pour tout haut que leurs courts soutien-gorge en dentelles, est-ce qu’en France le videur les aurait laissées entrer ?

Ces personnes du staff, justement, sont beaucoup plus affables que par chez nous. Festival indé oblige, on ne se procure des tickets que par de cryptiques manipulations sur les réseaux sociaux chinois (non, mais en vrai, les revendeurs officiels n’existent que par applications mobiles aux fonctionnements compliqués). Comment, on ne pas scanner mon e-ticket acheté sur 247 (eh oui, sur 247, c’est vraiment le nom de mon revendeur) ? Bah, un bon gros géant barbu me donne une tape sur l’épaule et ce devait être un signe d’adoubement : les autres employés me laissent me diriger vers la file, devant l’entrée.

Mais alors que j’arrivai à seize heures moins quinze pour un festival débutant à seize heures, j’eus la chance de ne pas me retrouver en bout de queue (bien que ça n’aurait pas été la mort, il ne devait pas y avoir plus de cent-cinquante à deux-cents spectateurs). En effet, malgré un maquillage gothique très travaillé et du plus bel effet, je venais de reconnaître en milieu de file une de mes anciennes étudiantes dont je n’avais pas revu le minois depuis deux ans – à l’époque, j’enseignais à Nankin, à trois-cents kilomètres de Shanghai. Je ne crois pas, hélas, avoir gardé en mémoire le visage de toutes les filles qui furent mes étudiantes, mais celle-ci, étonnamment, je l’identifiai de loin alors même qu’il s’agissait, en classe, de quelqu’un d’assez effacé et que le changement de look avait été radical. Elle me fait signe de la rejoindre, je grille la politesse à tous les gens derrière elle, elle m’introduit en quelques mots à son copain (grand, cheveux coupés très courts, futur policier, un peu dissonant avec son style à elle, mais comme quoi, l’amour…), et puis on discute un peu. Elle me fait des grands sourires, elle est toute joie, très excitée par le festival. La question évidente, lancée de ma part sans penser à mal est « qu’est-ce qui s’est passé ? ». La réponse est sérieuse mais n’est pas donnée sur un ton tragique. Elle est dépressive, au niveau maladif et médicalement suivie, a connu la dépression, donc, pendant plusieurs années. Et depuis un an, elle écoute du black metal, elle adore ça, elle connaît tout sur tout (tous les groupes au programme du jour d’ailleurs), et son gilet à patchs ressemble à un Wikipédia du genre. Elle me raconte aussi la fin de ses études, elle vient juste de soutenir un mémoire sur les liens entre esthétique baudelairienne et philosophie existentialiste, elle a lu Heidegger avec passion. Elle a l’air très heureuse et épanouie, même si elle met la main devant la bouche lorsqu’elle parle, comme si elle hésitait à faire sortir les mots. On pénètre dans la salle couverte d’un délicieux parquet et l’ancienne étudiante nous entraîne à la barrière – elle semble voler – elle veut être tout devant « si ça ne te dérange pas ». Ce n’était pas mon plan, mais je suis d’accord.

Par cette rencontre, avant même que le premier groupe ne soit apparu sur scène, je crois avoir touché quelque chose du black metal : c’est une esthétisation du désespoir. Une des parties du public peuvent être « les désespérés », mais ce n’est pas un entraînement à l’anéantissement. C’est bien le contraire – je pourrais dire en utilisant un peu platement le vocabulaire philosophique que s’il y a esthétisation, il y a dépassement, mais je voudrais être plus concret : le chemin de dépression suivie par mon ancienne étudiante (elle en portait encore malheureusement les stigmates) ne l’avait pas menée au black metal, ni même n’avait été provoqué par le black metal (ce serait absurde), mais a rencontré fortuitement le black metal. À partir de là, elle a dû découvrir une représentation artistique de son mal, et comme toute représentation artistique qui plaît, qui touche, elle offre curiosité, excitation, envie de partager, de vivre. En la voyant avec son fard mauve, ses lentilles translucides, et son sourire à pleines dents, on comprend que le black metal a été un genre d’espoir, en tout cas un radeau dans le tumulte intérieur de la dépression. Heidegger aussi, probablement. Et encore Baudelaire (même si c’est peut-être une lecture adolescente de Baudelaire, mais pourquoi les adolescents n’auraient-ils pas raison ?). À la lecture d’un douloureux poème comme « Recueillement », jamais on ne sent le besoin de se faire sauter la cervelle ; au contraire, on se dit que rendre le désespoir aussi beau en quatorze vers, peut-être cela donne-t-il plus de valeur à la vie. Si on exagère mon propos on pourrait dire qu’on ne se suicide pas en écoutant du black metal, mais qu’on se suicide parce que, en proie à la dépression, on n’a pas assez écouté du black metal. L’art fait vivre, ça j’espère que c’est vrai.

Bref, le temps de réfléchir à ces considérations, les lumières s’éteignent, et le copain bientôt dans la police déjà quitte la barrière pour se trouver un coin plus tranquille au fond de la salle. J’ignore maintenant, amis, quel degré de connaissance vous avez sur le black metal, pour ma part, je vous livrerai mon témoignage avec des yeux de novices. Le premier groupe à se mouvoir dans la lumière bleue des projecteurs est portugais et se nomme Gaerea. Pas le plus marquant du programme, mais pas mal pour faire un premier pas dans l’esthétique du black metal. Ce sont cinq types en noir, aux bras et mains recouverts de peinture noire, qui portent des cagoules tout aussi noires sur lesquelles se dessinent un symbole ésotérique amusant : dans la veine des costumes de la société secrète des Cigares du pharaon. Le chanteur, derrière son pied de micro, prend des poses alambiquées qui me font songer aux créatures du jeu vidéo Silent Hill, mais il passe d’une posture à une autre sans aucune souplesse, de manière très saccadée comme ces gens grimés en statues pour égayer les touristes et qui changent de position à chaque fois qu’un enfant laisse tomber une pièce devant eux. C’est ce qui fait tout le charme de cette mise en bouche, car la musique ne varie jamais (quoi ? Il n’y a pas de solo ?) c’est massif, c’est assommant, c’est double pédale, c’est mur du son.

Mais ça ne dure que vingt minutes et, alors que la scène se montrait à nos regards au moment où nous arrivions dans la salle, deux lourds rideaux pourpres se rejoignent depuis les extrémités pour la fermer. Le public, qui durant la performance de Gaerea n’a poussé quasiment aucun cri, applaudit quand le rideau tombe, exactement comme au théâtre.

On voudrait pouvoir tailler encore un bout de conversation avec mon étudiante, mais de l’autre côté du rideau, ils font la balance pour le prochain groupe et de l’enceinte qui nous fait face s’échappent des hurlements tout à la fois angoissants et angoissés, comme si les monstres dans les films d’horreur étaient les victimes. Nous passons dix minutes à sursauter. Le rideau s’ouvre et la lumière bleutée est toujours là. C’est un trio hollandais qui joue à présent, Laster, qui me donne matière à réfléchir. Eux aussi ont un look sophistiqué avec leurs masques qui m’évoque, euh… des testicules (je ne dis pas ça vulgairement, ni en matière de moquerie, j’ai beaucoup de considération pour les testicules, particulièrement pour les miennes, et je suis toujours ravi que l’on trouve des concepts de masques qui donnent une impression visuelle forte, quelle qu’elle soit). Tout comme pour Gaerea, je n’arrive pas à saisir leur propos musical mais quelque chose se dessine plus clairement dans leur show. Deux rythmes englobent leur prestation : soit ils sont hyper brutaux, soit ils produisent des sons lents, étirés et stridents, comme des scies frottées sur des rasoirs. Contrairement à leurs camarades de tout à l’heure, le chanteur (qui est aussi le guitariste) ne semble pas avoir de paroles à prononcer qui nous seraient inintelligibles à cause du chant guttural ; non, lui, il hurle comme un loup enragé sous son masque, tantôt aigu paniqué, tantôt grave monstrueux. Je ne ferai pas l’affront de demander « où est la mélodie ? », ça c’est une remarque trop facile, mais j’oserai tout de même un « où est le rock ? », voir « où est le metal ? ». Et c’est bien ce que j’ai trouvé génial en fait : s’ils (les masqués de Laster, mais ma remarque s’applique au black metal moderne, car on parle ici d’un groupe des années 2010) s’ils utilisent une formation musicale rock classique – guitare, basse, batterie –, ils se placent hors du champ de la musique (ok, je n’ignore pas qu’ils se servent de gammes et d’accords, mais ce n’est pas mon propos). Je crois que si en apparence nous sommes en concert, en substance nous avons plutôt affaire à de l’art contemporain, et plus précisément à de la performance. L’idée de la performance c’est de repousser les limites et les codes d’un domaine artistique (danse, peinture, etc.) pour voir jusqu’où peut aller l’expression. La performance c’est une expérience dans les deux sens du terme : une expérience de laboratoire sur les langages (la parole, le corps, le dessin, et donc, aussi, le son) et une expérience vécue inédite, de celles que nous n’aurions jamais dues vivre en tant qu’êtres humains, puisqu’à priori non régies par des besoins naturels, ou sociaux, ou culturels, ou politiques, ou peu importe (comme l’est l’art compréhensible en général). Aucun être humain ne peut produire de telles expériences, c’est pourquoi elles sont délivrées par des hommes couilles, par exemple. Pour Laster, il ne s’agit donc pas de donner un concert, mais d’expérimenter la limite de l’idée de concert, du message « concert » (quand je dis la « limite », ça ne veut pas dire qu’on fait n’importe quoi, il y a quand même une recherche esthétique cohérente, difficilement compréhensible, à l’image de l’absence de paroles, mais techniquement valable). Le public ne s’y trompe pas et, loin de danser, de headbanguer, de sauter ou même de pogoter, admire, sûrement réfléchit, accepte de suspendre le temps de l’expérience avec les musiciens et finalement applaudit, exactement comme on applaudit une performance en arts contemporains : timidement parce qu’on se réveille d’un moment qui nous a un peu perdu, mais pas froidement non plus parce qu’on encourage la créativité même si on n’est pas à cent pour cent convaincu. Un long paragraphe pour expliquer que le black metal ne relève peut-être pas du domaine de la musique. Mais continuons notre voyage.

Le rideau pourpre revient, et c’est vraiment l’entracte des spectacles dramatiques. On sort fumer en discutant, et même si on est tous en noir, cuir et clous, on est devenu des esthètes réfléchissant aux tenants et aux aboutissants d’une forme artistique incernable. Il n’y a déjà plus de t-shirts au merch, quels consommateurs ces Chinois !

Chacun regarde sa montre et s’en retourne dans la salle quelques minutes avant l’heure prévue, avec la décontraction et la nonchalance d’un public de bourgeois à l’opéra dans les romans du dix-neuvième.

Le prochain groupe a réglé son son si fort durant la balance que mon étudiante me propose le milieu de la salle. Le copain, lui, s’en va toujours au fond, la bonne âme accompagnatrice. Du reste, ça me plaît assez d’être au milieu des poupées lucifériennes et des teens timides aux sourires tremblotants.

Cette fois la lumière des projecteurs est au rouge, créant une atmosphère de camp de prisonniers à l’aube. D’ailleurs, les Be Persecuted, groupe chinois, jouent parfaitement alignés devant la batterie (deux guitaristes, un bassiste, un chanteur) comme s’ils allaient passer sous le plomb d’un peloton d’exécution. Figés dans l’attitude contrite qu’ils arborent dès le début du concert, les musiciens ne feront quasiment pas un pas, ni un mouvement. Le chanteur, lorsqu’il n’a rien à gueuler, se tient sagement derrière son pied de micro, les mains derrières le dos, la tête baissée. Leur musique, c’est vraiment un genre d’orage tropical hyper saturé en électricité, avec des coups de tonnerres et des trombes de pluie. Lorsque la tempête semble se calmer, on entend tout de même les crépitements de la foudre prête à tomber. Pas de calme harmonique. En quittant la salle, avec force gestes d’humilité, ils remercient le public, sans pour autant lui adresser la parole. Be Persecuted est un groupe chinois, comme je l’ai dit, mais ce n’est pas LE groupe chinois, qui viendra plus tard.

À la pause, l’étudiante m’offre une bière. Bandai Namco oblige, le bar est aux couleurs des Space Invaders. Un panneau affiche le « High Score » : 66666. Rien de sataniste, ici en Chine, le chiffre 6 porte le sens de « super ». Ce qui me songer que je n’ai pour l’instant rien vu de sataniste grand guignolesque non plus chez nos amis les black metalleux. Sophistiqués mais pas vulgaires ? Baudelairiens mais plus païens ? Rien qui ne ressemble aux fantaisies alice-cooperiennes des Immortal et autres Nordic Bands dont j’ai l’image en tête. Le black metal semble avoir perdu ce côté un peu kitsch qu’on attend de lui. Mais c’est peut être aussi, encore une fois, parce qu’il est sorti du rock tout en restant, comme le rock, un art de la scène.

Justement avec Sigh, le prochain groupe, nous allons pouvoir comparer les générations. Nous avons à peine trempé nos lèvres dans la mousse qu’on se sent obligés de revenir vers la scène. Pour cet entracte, beaucoup moins de camarades sont sortis fumer, et déjà les trois quarts des cent-cinquante pèlerins se pressent contre la barrière. On se faufile et on retrouve notre place dans les premiers rangs, côté jardin. Le public a l’air déjà amoureux avant d’avoir vu le show, et ce pour plusieurs raisons : Sigh est un groupe japonais, et dans cette partie du monde, dans l’aire extrême-orientale, les Nippons jouissent d’une aura de prestige culturelle dans la plupart des domaines et surtout dans la subculture. De plus, en traînant sur Internet pour patienter, je vois que Sigh est un groupe fondé en 1989, et d’après le Web, il serait le premier groupe asiatique de metal extrême. Enfin, parmi ses membres Sigh comporte le seul élément féminin de la soirée, le Dr. Mikannibal (eh ouais) qui, vu son âge, ne pouvait certainement pas faire partie du groupe en 89 (elle l’a rejoint en 2007).

Et là, tout en restant dans le paradigme de la démonstration théâtrale, c’est une toute autre limonade, mais aussi, une toute autre époque. Une époque où les expérimentations tournaient autour du heavy metal, étaient ancrées dans une (sub)culture déjà établie et cherchait à la faire avancer – bref, pas un délire personnel, mais une pierre apportée à la cathédrale du rock. Encadré du guitariste et du bassiste, le show principal se concentre sur Mirai Kawashima et son synthétiseur Yamaha Motif X57 ainsi que sa collègue Mikannibal dont les mains agrippent un saxophone. Le couple tient le micro, mais force est d’avouer qu’au milieu de tous leurs hurlements gutturaux, les voix se confondent et on ne distingue plus la masculine de la féminine. On quitte les expériences précédemment décrites pour entrer dans la vraie excitation d’un concert : y a des soli de tous les côtés (au synthé, au saxo et à la guitare, donc des expérimentations musicales, presque free jazz), on oublie le mur du son remplacé par des séries de riffs tout à fait intelligibles. Le public se déchaîne, crie et saute, tout comme Mikannibal, intenable, qui secoue ses couettes de fillettes devenues ailes d’un moulin à vent. À côté de moi, une jeune Chinoise très petite, au visage rond comme une pleine lune, balance sa tête non stop pendant les quarante minutes allouées à Sigh. Headbangue, cousine, headbangue ! Et toi, cousin, claque nous un solo véloce à la guitare ! Le seul morceau que je reconnais de tout le festival, c’est leur reprise du « Black Metal » de Venom : « Lay down your souls to the Gods rock’n’roll ! », il s’agit bien de parler musique, d’avoir un discours sur le rock, et non de partir au-delà de ce dernier. D’ailleurs le public, et moi le premier, on s’époumone sur ce cover, on fait partie du game, on n’en est pas juste les spectateurs. Mirai nous parle, il s’adresse en anglais à son audience. Je lui crie « Kakoi », il me répond « Arigato », et je ne sais si j’ai commis une erreur de protocole, mais je viens de créer la première interaction entre le public et la scène depuis le début du festival.

On a donc quitté la sphère du théâtre (sphère où les spectateurs assistent passivement à la représentation), et la mise en scène emprunte ses codes au rock traditionnel : le guitariste You Oshima est affublé d’une veste léopard rose, a les yeux encerclé de fard à paupière noir, plutôt style drag-queen que créature des ténèbres. Mirai, avec son look qui rappelle ses compatriotes des Acid Mothers Temple gigote dans une robe de mage maçonnique qui renvoie immédiatement aux couvertures des romans de fantasy des années 70, et Mikannibal porte une cape qu’elle ouvre en ailes d’hétérocère – la femme-papillon-de-nuit pourrait très bien faire partie du catalogue de films de la Hammer. Mon étudiante me dit que c’est dommage, que quelque chose manque au show, qu’elle a vu des photos de la veille à Pékin sur lesquelles la chanteuse se renverse des litres de sang d’un rouge ultra vif sur la figure.

Ce genre de groupes, dont la musique est certes plus trash que black, est très important car il nous montre le processus d’évolution d’un genre extrême, ils sont le point de jonction entre le hard rock et la performance d’art contemporain. Être les premiers Japonais à s’être lancés dans ce genre de musique font d’eux des pionniers de toute façon, et il faut toujours avoir un grand respect pour les pionniers.

En ce qui concerne la prochaine prestation, je pense très sincèrement qu’elle pourrait être chroniquée par un critique d’Alternatives théâtrales, la revue des arts de la scène. C’est le grand moment du festival, ce pour quoi les Chinois sont venus (les laowai attendent plutôt le groupe suivant), et c’est un moment qui restera gravé dans ma mémoire comme merveilleusement poétique : Zàngshīhú, « le lac où les corps sont inhumés » si je traduis depuis le mandarin. Mais en Occident, on en a entendu parler sous le nom de Zuriaake. C’est le seul groupe que je connaissais avant de venir, en tant qu’amateur de subculture et de rock chinois plus que de metal, car ils ont maintenant une solide réputation dans l’univers de la culture indé de l’Empire du milieu, au-delà du registre du black metal. C’est normal – et je me répète peut-être – mais chez eux, on oublie complètement qu’il s’agit de musique extrême.

Zuriaake est un groupe qui ne nous impose rien brutalement, mais dont le concept prend forme peu à peu, doucement, comme si on nous menait par la main, avec le rythme des rêves qui bâtissent un monde à partir du vide. C’est d’abord, sur un écran vidéo, des images pourpres d’un coucher de soleil sur la montagne. Puis une silhouette noire, sans visage, qui se dresse, immobile, derrière la batterie. Ensuite pénètrent sur scène à pas lents, les musiciens, non, les comédiens, non, les personnages, les fantômes, tenant chacun suspendue entre les doigts, une lanterne de papier. Ce sont trois silhouettes massives, noires, en suoyi – le vêtement dont les marins chinois s’enveloppent par temps de pluie –, silhouettes dont les visages effacés par des voiles sombres sont rendus complètement invisibles sous de gigantesques dǒulì, les chapeaux coniques des paysans chinois. Pas de paganisme neuneu, c’est ici une magnifique réinterprétation du folklore chinois (il faut lire absolument les contes de Pu Songling !), sans représenter quelque chose de spécifique : sont-ils des âmes errantes sous la pluie ? Des passeurs du fleuve Huangquan qui mène aux Enfers ? Ou les fameux corps inhumés dans le lac ?

Les trois spectres s’emparent de leurs instruments et le leader apparaît, présentant lentement, très lentement au public, une dague et une écharpe blanche, offrandes pour que nous acceptions que commence la cérémonie. Mais rien de mystico-tordu, s’accomplit plutôt une sorte de rituel littéraire : au grès des titres, sur l’écran, des masques de démons de théâtre alternent avec des captures de versants de montagnes sous la brume. Lors d’un morceau, le batteur fait résonner le son d’un mokugyo, l’instrument de percussion avec lequel les moines bouddhistes accompagnent leurs mantras, mais qui n’évoque ici pas tant un aspect religieux que les « Poye polomi » des films de fantômes. Une autre fois, c’est le chanteur qui sort de son costume une petite bouteille de terre cuite, chante la moitié d’un morceau avec le contenant dans la main et finit par en jeter le contenu à la face du public : est-ce de l’eau ? De l’alcool de riz ? Quoi qu’il en soit la suggestion est trop forte et un frisson parcoure l’échine de l’audience lorsque le liquide mystérieux entre en contact avec la peau. Est-ce qu’on va fondre ? Disparaître ? C’est tout l’art du théâtre, donner à des accessoires des propriétés magiques, au seul moyen de l’atmosphère qu’on fait régner sur scène. On ne sait pas pourquoi on est là, on ne sait pas vraiment ce qu’on regarde, mais ces fantômes exercent sur nous une sorte de fascination : c’est une fenêtre ouverte sur l’autre monde, alors qu’on ne semble voir que le quotidien incompréhensible de ses habitants.

Musicalement, c’est très lent, très éthéré, très metallique : ça a aussi un énorme pouvoir de suggestion, c’est planant, ça soutient l’aspect visuel sans le supplanter, ou plutôt ça rajoute du visuel à quelque chose de déjà visuel. Le moment le plus fort, c’est à la toute fin de leur dernier morceau, « Land of the Dead », lorsque le vocaliste et les chœurs qui l’accompagnent chantent le refrain en voix claire, sans soutien des instruments et qu’après en avoir compris les paroles (en anglais), les spectateurs l’entonnent à leur tour. Le public a suivi ! Lui qui n’a rien dit durant tout le concert de Zuriaake, ne dormait pas, il était pris, comme moi, par la performance. Le public y met toute son âme parce que c’est par là qu’il a été touché (là où se trouve la fibre esthétique).

Le chanteur et ses comparses saluent très humblement, joignant les mains, abaissant et relevant les bras, et je peux comprendre leur humilité : ils proposent au public un concept, il n’y a rien d’autre auquel s’accrocher, il faut tout aimer dans cette performance sophistiquée, et elle n’est pas facile d’accès. Se voir soutenus, encouragés, voir tout simplement qu’il y a un public pour leur idée, voilà qui doit les émouvoir beaucoup. Surtout qu’aucun besoin de reconnaissance n’est satisfait dans de telles prestations masquées. On ne sait pas qui ils sont sous le chapeau, ils ne sont que les fantômes qu’ils interprètent – mon étudiante croit savoir que le chanteur enseigne la physique-chimie dans une université de la province du Shandong.

On applaudit, avec le même claquement sec que pour une représentation théâtrale, le rideau se ferme, et on a bien besoin de l’entracte pour revenir dans le monde réel. Au coin fumeur, devant la salle, il y a les types de la sécurité qui font aussi une pause. Les pauvres ont l’air complètement perdus.

Du reste, je passerai assez rapidement sur le groupe qui fait figure de tête d’affiche et qui, peut-être, a moins besoin qu’on le décrive, étant sûrement le plus connu des amateurs de black metal. La salle se remplit d’ailleurs de laowai et on n’entend plus parler qu’anglais dans tout le public. Il s’agit de Cult of Fire, ils viennent de République Tchèque, et leur concert me laisse moins enthousiaste que le précédent. Là aussi, ce sont des hommes cagoulés, comme des moines adeptes d’un culte obscur (ben oui, t’as vu leur nom aussi), un culte qui, si j’ai bien compris, est dédié à… Kali ! Trip très gothico-néo-romantique fin dix-neuvième siècle, avec deux autels de chaque côté de la scène remplis de bibelots chinés en brocante, chandeliers, tapisseries, etc. Je ne me moque pas, les accessoiristes de théâtre font effectivement le tour des marchés aux puces et des salles des ventes pour habiller leurs scènes. Le concert est assez réussi, voir impressionnant (derrière son pied de micro agrémenté de faux, le chanteur, Devilish, a sous son capuchon une voix d’une puissance extraordinaire qui, tout en restant très gutturale, fait trembler, sinon les murs, tout du moins les frêles spectateurs qui ont mon gabarit). C’est plaisant, mais c’est un peu classique toute cette aventure, de même que tous les morceaux commencent par une intro mystérieuse (avec, au choix, des chœurs psalmodiant ou des gouttes d’eau qui résonnent au fond d’une cave), un riff lent et lourd pour s’énerver ensuite. Bref, un peu trop black metal votre black metal, messieurs.

Ensuite, il y a le groupe pour l’after, bien plus marrant mais qui, hélas, ne joue pas dans les meilleures conditions. Le parterre est bien clairsemé, car ils arrivent sur scène après l’heure du dernier métro dominical et le prix des taxis shanghaiens a franchement augmenté ces derniers mois (on doit maintenant le compter dans le budget sortie ce qui ne se faisait pas trop auparavant). De plus, à cause de soucis techniques qui ont retardé leur entrée, ils doivent jouer un set écourté. Mais ce n’est pas si grave pour eux car Gohol est un groupe de jeunes tokyoïtes branchés, et toutes les filles chinoises amoureuses sont restées pour les applaudir. Ils ont deux chanteurs, le bassiste avec un masque de cuir qui rappelle les hommes des sables de Star Wars, masque qui fait de lui une sorte de créature de Frankenstein (il est sûrement la goule du nom du groupe), et l’un des guitaristes, avec sa chevelure dans le vent et son long manteau si clâsse. Pour ne pas casser le mythe du personnage monstrueux, ce dernier est le seul des deux à prendre la parole et à s’adresser à la féminine audience qui réagit en criant d’excitation comme devant un Beatle à la grande époque. C’est qu’on sort un peu du black metal pour retrouver le trash, et donc, retrouver le concert. Ce qui fut touchant, c’est qu’à la fin des cinq titres qu’ils ont interprétés, la goule, sans tomber le masque, a commencé à balbutier dans un anglais aussi timide que mauvais qu’il aimerait bien prendre une photo avec le public. Franchement kawaii (et c’est tout à fait légitime, après le spectacle le personnage n’existe plus et l’acteur a le droit de reprendre le dessus).

Toute cette histoire se termine de manière un peu abrupte, mon étudiante rejoint son bien patient petit ami, et moi je saute dans un taxi. Avec le déplaisir de payer la course beaucoup plus chère que ce qu’elle valait il y a quelques mois. « J’habite moi-même ce pays de sépultures, et, par un chemin différent, je regagne le sommet de la colline où est ma maison. » (Paul Claudel, « Tombes-Rumeurs » dans Connaissance de l’Est).

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