JO-YU CHEN EXISTE-T-ELLE ?

Une nuit de juin 2019

Lorsque j’étais étudiant, un concept animait nos conversations sur la vie, à Constant et moi, et il nous semblait aberrant que nous l’eussions découvert avant tout le monde : la conscience cosmique. La conscience cosmique, c’est l’idée que l’univers, dans certains cas très particuliers – ou pour certaines âmes très particulières comme aurait dit le dix-neuvième siècle – compose exactement comme il faut. C’est-à-dire qu’il nous fait une page de littérature inécrite, pour que nous, qui en décelons les points et les virgules, nous la couchions plus tard sur le papier, et c’est avec cela qu’on compose des textes.

Tiens, par exemple, l’an dernier, j’étais, bien malgré moi, du côté de la Julu Road.

La Julu Road ?

La Julu Road, au centre de Shanghai, est un gag. C’est le genre de rue qui, lorsque vous l’empruntez pour la première fois, vous fait sourire, pouffer ou lever les yeux au ciel, selon votre sens de l’humour. Le côté des nombres impairs est une rue tout ce qu’il y a de plus chinoise : des pavés branlants, des flaques dans lesquelles on patauge par mégarde et qu’on espère n’être composées que d’eau, des marchands qui vendent des langoustes dans des bassines, d’autres de l’encens de prières et il y a ce gros type torse nu en train de se curer le nez sur le palier de son immeuble, ce gars-là, on le rencontre à travers toute la Chine. De l’autre côté de la route, qui n’est pourtant qu’une simple voie à sens unique, des néons – on est la nuit, hein, vous suivez ? –, un trottoir aux dalles lisses comme il faut sur lequel ne se déplacent que des étrangers, familles ou collègues, noirs ou blancs, mais il semblerait que les locaux ne soient pas de la fête. Quelle fête ? Celle du 158 (à la fois adresse et lieu-dit), réseau de bars kitchs au possible (« kitchs au possible », c’est la version gentille de « vulgaires et ringards »), au sein duquel je déteste plonger, n’étant ni salaryman, ni fils de salarymen forcé de suivre ses parents (pauvres blondinets de huit ans).

Quand je m’étais levé, ce dimanche matin de juin, je n’imaginais pas devoir retourner « là ». C’est qu’entre temps, dans l’après-midi, j’avais vu passer sur une page d’infos internet, concert de Jo-Yu Chen au JZ Club, club que je ne connaissais pas et dont l’emplacement incongru m’étonne encore. Être auditeur de musique c’est, je crois, toujours partir en quête de quelque chose de coincé dans son passé. Bien sûr, il y a des découvertes musicales qui jalonnent notre chemin de vie jusqu’à la fin, de nouveaux artistes. Mais la musique ne se pratique pas comme les autres arts ; lorsque l’on aime un livre ou un film, on s’en souvient, on en parle, on en applique les principes dans notre vie quotidienne, et parfois, on  le relit, on le revoit. Ce sont des arts pour le présent. Un album, au contraire, ça s’écoute en boucle, jusqu’à l’usure des oreilles, surtout dans notre époque où le dématérialisé nous permet la musique dans le train, le métro et tous les lieux étrangers. Lorsqu’on a beaucoup écouté un album, nous évoluons, et lui n’évolue pas. Ce qui fait que quand on y revient, on voyage un peu dans le temps. Le nom de Jo-Yu Chen, c’est le nom d’une partie de ma vie importante, et pourtant pas si éloignée. C’est la fin de mes études, tandis que, végétant près de la méditerranée, entre Aix-en-Provence et Nice, le modern jazz me faisait quitter le continent-monument à l’Antique qu’est l’Europe pour m’emmener en rêve dans les grandes villes où tout se passe (« tout », c’est le sentiment poétique), Shanghai, Tokyo, Hong-Kong… Quand je suis entré chez le disquaire, quelques mois seulement avant que je ne sache que je m’envolerai effectivement pour une carrière asiatique, le Stranger de Jo-Yu Chen était dans le lecteur – C’est quoi ? – C’est nouveau. – Je prends – Vingt euros, s’il te plaît. Le fait que Jo-Yu Chen soit d’origine taïwanaise était un pur hasard, et de toute façon, elle jouait depuis New York.

Donc, lorsque j’ai vu que Jo-Yu Chen était en concert dans ma ville – et ma ville, c’était alors Shanghai – je me suis précipité dans mon passé, cinq années en arrière et cinq mille écoutes du Stranger album. Cet album m’avait calmé, tellement calmé, lorsque je bouillonnais de rage contre l’immobilisme de mon destin. C’est un album profond (je veux dire, dans les notes graves), bien sûr onirique, mais surtout avec cette espère d’hésitation entre les plans de piano, de brefs silences qui reflètent parfaitement le sentiment des jeunes gens perdus. Et si en ce temps, j’étais un jeune homme de vingt-quatre ans perdu, je ne me suis par la suite jamais retrouvé.

Comme d’habitude, je passe quinze minutes à la réception du club, car mon ticket électronique provient du revendeur 247, dont personne ne comprendra jamais le fonctionnement. La seule chose, c’est que je me suis senti indigné de ne payer en pre-sale que 100 yuans. Une étoile newyorkaise, cent yuans ! Et le club qui doit avoir une quarantaine de sièges qui ne seront pas remplis. Quarante sièges, une étoile newyorkaise ! Et un public de gens qui ne sont pas là pour elle, des gens qui viennent passer une soirée au club – très bel environnement en velours rouge avec un large bar –, des bourgeoises sèches de la tête aux pieds (en passant par la meilleure partie du corps), des bavardeurs intempestifs, et moi qui suis placé au fond, car je suis « One people », comme m’appelle la serveuse qui me refuse l’accès devant la scène. Un « Lush cocktail », le premier d’une longue série, pour m’empêcher de me morfondre, du reste succulent whiskey cocktail à l’arrière goût d’orange au prix prohibitif de… 100 yuans (tiens, j’ai déjà vu ce prix là quelque part, mais oublions pour éviter les comparaisons qui (me) fâchent).

Je patiente en mirant depuis mon haut tabouret la vingtaine de clients autour des tables, monde dont je ne suis qu’un astéroïde lointain. Je fixe aussi alternativement le piano à queue, la contrebasse, la batterie, et, dans la pénombre de l’atmosphère jazz, une svelte silhouette qui s’agite de tous côtés. Je ne distingue pas bien son visage, mais elle a la taille fine et la longue chevelure brune des Chinoises : un coup elle est au bar pour serrer des mains, un coup sur scène pour ajuster une partition, ou encore, elle suit timidement une dame qui la présente à une table de buveurs. La jeune femme, durant mon temps de sirotage des cocktails, devient ma principale distraction, car elle est la seule image en mouvement.

Et soudain, à l’entrechoc d’un glaçon sur mes dents, je réalise ce que vous avez déjà deviné : quoi ? Ce peut-être Jo-Yu Chen ? Non ? Si ? Non ? Ah, si… À cinq mètres de moi, à l’autre bout des deux mondes, loin de New York et d’Aix-en-Provence, elle pourrait être à cinq mètres de moi, celle qui a représenté il y a cinq ans un moment clé de ma vie – surtout que, lorsque le Stranger album tournait sur mon iTunes, c’était la photo de sa pochette, sa photo à elle, qui illuminait l’écran de l’ordinateur. Jo-Yu Chen existerait en dehors d’une image fixe sur un lecteur mp4 ? Mais pourquoi suis-je si loin ? Pourquoi ne la distingue-je pas clairement ?

La voilà qui prend place derrière le piano, tandis qu’un grand Allemand grisonnant en costume blanc l’introduit au public des joyeux méconnaisseurs. Elle prend la parole, ne sachant pas très bien dans quelle langue s’exprimer, alternant chinois et anglais, pour dire que c’est sa première fois à Shanghai. Incroyable, et moi, je suis là.

Le premier set commence. Ce qui est très étonnant c’est que si, depuis ma place, je ne vois toujours pas bien son visage, aucun mouvement de ses mains ne m’échappe. Ses mains ne sont pas exagérément expressives et folles comme peuvent l’être celles des pianistes classiques. Elles ont plutôt le découpage compréhensible d’une bande-dessinée. Ses mains sont là, puis là, ensuite là ; je suis donc touché au cœur, une fois, deux fois, trois fois, car chaque accord a un effet très tactile. Je deviens complètement tremblant lorsqu’elle interprète « Mon Cher », premier titre du Stranger, dont je connais la trame note par note.

Au début du set, l’Allemand, propriétaire des lieux, s’est placé derrière moi : je ne suis plus seul dans ma bulle de narrateur interne-externe à l’histoire, je suis comme adoubé par l’un des personnages. Il faut dire que les autres « clients » du JZ Club vivent : ils n’ont pas arrêté leur respiration comme moi. Je me rends compte qu’on se déplace dans le bar, on va aux toilettes, on prend des commandes, on quitte la salle pour changer d’air, et le vacarme du shaker et de la machine à glaçon répond aux coups secs de la batterie. Alors, je réalise : je suis en train de fantasmer complètement un concert de Jo-Yu Chen. What’s wrong with me ? comme disent les Newyorkais. Il est évident qu’elle n’est pas là, en train de jouer les titres de son nouvel album dont je n’avais même pas eu connaissance. Il ne peut pas y avoir Jo-Yu Chen, dans un bar, devant quinze personnes restantes en train de boire un verre et de causer potins. Ils ont raison de vivre, ces messieurs-dames, je suis en plein délire abreuvé au « Lush cocktail ». Le type doit juste être derrière moi pour surveiller que je paie bien mes consommations.

Et pourtant, après cette seconde de réalité, je continue à l’entendre, cette musique.  Il y a des oscillations de contrebasse et « Bam ! », le micro posé sur le piano vient de tomber par terre : Jo-Yu Chen ne l’a pas entendu, elle continue ses caresses au piano. Ce son, plus puissant que tous les bruits alentours mais moins fort que la musique, est-ce la preuve que je ne rêve pas ou celle qu’il faille m’interner ?

C’est la fin du premier set, l’avatar du pays des songes, la Jo-Yu Chen sortie tout droit de mon imagination, au visage toujours invisible, se meut vers le bar, où elle est rattrapée par la dame de tantôt qui lui présente encore un couple de quidams. Inclinaisons de têtes polies, rien de bien important dans leur conversation. C’en est trop ! Je ne veux pas rester dans les illusions ! Grâce au Lush, je me lève.

« Nihao, pardon, je voudrais juste vous dire un mot…  – elle est devant moi, elle me répond, elle a un vrai visage, CE visage de la pochette de Stranger, mais avec l’humanité en plus, le sourire – j’ai écouté votre précédent disque cinq mille fois… » Elle se dégage de sa précédente entrevue, je lui fais la conversation seul à seule – mais c’est pas possible, je vais avoir un arrêt cardiaque, il y a cinq heures Jo-Yu Chen était le souvenir musical des hésitations d’une année de fin d’études et maintenant c’est quelqu’un. Quelqu’un qui vient juste de mettre un pied en Chine continentale pour la première fois de sa vie et qui me parle de sa découverte de Pékin, de Canton et de Shanghai sur le coin du zinc. Que faire ? Fuir ? Au secours, je suis en train d’emmerder Jo-Yu Chen !!! Je la salue, et je vais reprendre un verre un peu plus loin sur le comptoir. Tiens, près de deux petites mignonnes, qui n’ont pas l’air farouches, ça calmera mes nerfs.

« One Lush cocktail, please.

– In every jazz club, they should serve a « lush » cocktail. »

Je tourne la tête, à ma gauche un géant newyorkais est assis devant son cassis : le contrebassiste. Il me parle tellement gentiment, que je veux me cacher au centre de la Terre. Je lui demande ce que signifie le mot « lush » – quitte à connaître la composition sémantique de mon carburant – et il me décrit un pilier de bar qui noierait ses chagrins d’amour dans la boisson.

« Très Tom Waits comme idée.

– Oh, à propos de Tom Waits,… » et la conversation de se nouer, ce qui, fatalement, nous amène au moment redouté où Jo-Yu Chen va venir dire deux mots à son contrebassiste… Au moment où le contrebassiste va s’éloigner pour aller vider sa vessie… Au moment où je me retrouve à boire un verre en compagnie de LA pianiste new-yorkaise.

Nous avons parlé assez longtemps, même si je n’ai pas réussi à dire un mot sur la musique (comme dans ces pages, quoi). Je lui ai appris des mots de français, bref des stupidités…

« C’est une grande surprise pour moi que tu joues ici. Est-ce que c’est le même genre de salle dans lequel tu donnes des concerts à New York ?

– Oh, à New York, je joue la plupart du temps au Blue Note. »

Un ver de terre amoureux d’une étoile.

Elle doit me trouver un peu con mais sympa, elle me dit qu’elle a une interview, mais qu’elle revient. J’écris ma détresse par email à mon camarade Constant qui, depuis Marseille, me répond « Bon, c’est énorme, calme-toi »… Mais deux jours plus tard, je suis encore en train d’écrire toutes ces pages pour me calmer, mon cher !

Le deuxième set, et la mauvaise serveuse qui m’a vu fréquenter le grand monde, me laisse franchir la barrière qui mène aux tables du Devant. De toute façon, la voie est libre, le peuple du dimanche est quasiment rentré chez lui.

En écoutant Stranger, j’ai eu envie de Shanghai, que Jo-Yu Chen ne connaissait même pas, et maintenant, alors que son piano emplit l’air du club de la même manière que son CD emplissait celui de ma chambre d’étudiant, je rêve de New York. Le concert s’achève sur « Art of Darkness », mon morceauaupianopréférédetouslestemps.

Elle n’a qu’un signe à faire de la main et je rejoins le « club », pas le JZ Club, mais celui des papoteurs de la fin de soirée : le contrebassiste, le producteur allemand Tomas Bush « mais appelle-moi Tom, c’est mon nom quand je bosse dans la musique, tu me donnes ton contact ? », la dame tour manager et elle. Nous prenons une photo avec SON Apple – c’est idiot, mais j’ai tellement vu son visage dans mon ordinateur que ça me fait quelque chose que le mien existe dans son téléphone.

Quand tout le monde rentre à l’hôtel, je suis soudain propulsé dans la solitude, dans cette rue absurde, maintenant envahie de mendiants avec leurs béquilles et leurs petits singes-spectacles au bout d’une laisse, et de taxis qui ramènent chez eux les étrangers ivres. Alors qu’habituellement, le cab shanghaien roule en silence ou se fait parfois le plaisir d’un feuilleton radio, celui que j’emprunte explose ses enceintes à coups, non pas d’électro, mais de dance dépassée des années 2000. Trajet difficile du retour, réveil brutal : comme dans les contes romantiques où le narrateur se rend compte que tout n’était que littérature.

Le lendemain, je reçois la photo sur mon smartphone et un gentil message.

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