EN FANTASY DANS LE TEXTE

Turilli / Lione Rhapsody – Tsutaya O-East (Tokyo) – 2 octobre 2019

Hors rock clubs locaux ou scènes indépendantes, aller voir un groupe de heavy metal étranger au Japon n’a aucun intérêt. Vous allez payer un prix indécent (mon billet est à neuf mille yens, je vous laisse vous étouffer d’indignation dans la conversion), vous aurez l’impression que la fête sera bien courte et, en plus, il n’y aura pas de jolie fille. Que je vous raconte Rhapsody, le 2 octobre au Tsutaya O-East de Shibuya, Tokyo.

Si vous êtes de ceux qui s’en viennent palper l’atmosphère avant le spectacle, pour qui un concert metal commence par un rituel de reconnaissance entre les individus du peuple des t-shirts noirs, vous aurez la déception de ne retrouver qu’une poignée d’individus, égrenés de-ci de-là autour de la salle, certes tous tamponnés d’un gros Rhapsody sur le torse, mais la mine contrite sous leurs cheveux peroxydés de rockeurs nippons. Ils ont entre quarante et soixante ans et doivent écumer tout ce qui se fait de hard à travers Tokyo. Ils sont bientôt rejoints par leurs congénères mieux intégrés dans la société, les chemises blanches à la sortie du boulot qui n’ont pas eu le temps de se changer (pensez-vous, l’ouverture des portes se fait à dix-huit heures !), et qui tiennent encore leurs serviettes de cuir à la main. Non, l’amateur de croquis urbains subculturels tournera le dos au Tsutaya pour explorer les alentours, la colline des love hotels au milieu de laquelle il est implanté. Il prendra alors plaisir à siroter son coca en scrutant les allées et venues des vieillards main dans la main avec des lycéennes… Mais ceci est une autre histoire qui se déroulera en parallèle de la notre (quoique spatialement très proche), le heavy metal.

Ça y est, les deux cents amateurs d’heroic fantasy à la sauce électrique sont réunis. Ils peuvent maintenant envahir la salle comme un troupeau de trolls énervés en beuglant et brisant les… Non, je plaisante. Vous étiez venu en avance avec l’espoir de squatter le premier rang ? Vous découvrez que votre billet (oui, celui à neuf mille yens, vous n’aviez pas oublié j’espère) et discrètement muni d’un numéro (le 186 !), et qu’il vous faut attendre sagement qu’on vous appelle pour pénétrer dans le club. En rang et en silence, svp. Dernière épreuve avant d’atteindre le double battant : le coupon-boisson-obligatoire-à-600-yens-(une cannette de Heineken ou une bouteille d’Evian, hein, pas d’hydromel ni de saké)-car-il-faut-bien-faire-marcher-le-commerce. Et dire que des milliers de Français rêvent de s’installer à Tokyo…

On récupère sa bière, on finit par trouver une place debout près de la scène, on attend dans le calme. Tout le monde joue à Candy Crush ou à Pokémon Go. À la barrière, les salarymen qui avaient les meilleurs numéros. Ouh, ambiance…

Bien entendu, il n’y aura pas de première partie (vous ne vouliez pas un billet à quinze mille yens tout de même ?) et on compte les secondes jusqu’à 18:59:59. À 19:00:00:00:00:00…. Ça commence.

Quid alors de Rhapsody ? Ou plutôt de la nouvelle version de Rhapsody qui ne devrait rien avoir de similaire avec l’ancienne mouture qui a dit « Farewell » il y a un an et demi ? Bon, je n’ai pas tellement accès à la presse metal internationale depuis l’Asie, mais j’imagine aisément qu’on tourne peu ou prou autour du même commentaire : c’est exactement la même chose. Il n’y a que trois morceaux (au demeurant excellents à entendre en live car pas faciles à jouer) du nouvel album (du premier album du jeune groupe Rhapsody diront les langues ironiques), et sinon, Ô rage, le solo de batterie d’Alex Holzwarth qui ne semble pas avoir bougé d’un iota, pas plus que, Ô désespoir, la pause basse de Patrice Guers ; Fabio Lione chante toujours « Con te partirò » pour épater la galerie avec ses octaves de baryton non exploitées dans le répertoire du groupe, et fait exactement, mot pour mot, la même remarque avant « Lamento Eroico » que je lui avais entendu dire à Toulouse en 2018 (« notre première ballade en italien, very special, nianiania »).

Maintenant, il s’agit de passer aux choses sérieuses : pourquoi Rhapsody à Tokyo ? Bien qu’il ait promis le contraire à longueur d’entretiens, Luca Turilli n’a pas échappé à une set-list consacrée aux albums « classiques » (même s’il y a quelques bonnes surprises comme un « Knightrider of Doom » adoré et d’autres moins bonnes comme un « On the Way to Ainor » dont tout le monde se fout), c’est-à-dire à des histoires d’Aube de la victoire, de Pouvoir sacré du tonnerre, de Contrée des immortels, bref à des aventures de jeux de rôle alors même que la scène est épurée de tout donjon ou dragon, avec ses backdrops aux teintes grises (sérieuses ? modernes ?) sur un thème SF peu rhapsodien et que l’ère des capes chamarrées sur les photos promotionnelles est terminée.

Alors pourquoi chanter encore que l’on va chevaucher en armure ? Au fur et à mesure que le concert progresse, Fabio Lione se rend compte que les spectateurs – qui ne sautent pas, ne dansent pas, mais lèvent les bras au même moment et les rabaissent de manière parfaitement synchronisée – chantent absolument chaque ligne de chaque morceau (sur « Holy Thunderforce », Lione ne touche presque pas le micro), sans restriction de langue : ils peuvent hurler aussi bien en anglais, en italien, en latin, comme un seul homme, ou plutôt comme un seul samouraï, comme, pour le coup, une petite armée à défaire les « black lords ». Pourtant, dès que Lione s’adresse à ses fans répétiteurs, il n’obtient aucune réaction car ceux-ci ne comprennent pas un traître mot d’anglais ! Même si Lione, avec son anglais d’étranger, forme des phrases on ne peut plus claires et simples grammaticalement. Il évoque le souvenir de feu Christopher Lee – no reaction. Il essaie de faire deviner le nom de la prochaine chanson – no reaction. Le traditionnel « are you tired ? » – no reaction.

Or, lorsqu’il propose de faire une surprise au reste du groupe (« they don’t know », mais fait-il ça à chaque fois ?) en laissant au public le soin de chanter le refrain d’« Emerald Sword », leur plus grand tube absent de la set-list, si nos amis nippons ne comprennent pas de quoi il en retourne lorsque Lione explique (« vous êtes d’accord ? » reste sans réponse), dès qu’il commence a capella « For the king… », une voix grondante se lève pour embrayer avec « for the land, for the mountains », etc.

Le public ne chante pas en anglais, il ne chante pas en heroic fantasy (puisqu’il ne saisit pas un mot du concept), il chante en Rhapsody. Et c’est là tout le génie de composition de Turilli, au-delà de ses histoires de Tolkien d’opérette, c’est d’avoir créée des mélodies qui se retiennent extraordinairement quoiqu’on dise par-dessus, qui hantent l’esprit, et on se fout bien de comprendre ce qui sort de notre gosier lorsqu’on les scande. Il y a un rapport différent, chez Rhapsody (surtout ce Rhapsody qui veut se tirer du bourbier sword & sorcery dans lequel il s’est tout seul enfoncé), à la langue chantée – c’est pour cette raison qu’ils peuvent bien chanter en latin ou en italien ou, espérons-le un jour, en swahili. Ils ne transmettent aucune autre idée qu’un message symphonique (des contrées enchantées), c’est-à-dire un ensemble jouant la même partition mélodique : ici un ensemble de voix de cœurs. Et c’est un plaisir indescriptible d’en faire partie, surtout pour les Japonais qui s’en viennent au concert en individus isolés.

Ce que j’apprécie c’est que les musiciens sont extrêmement discrets (jeans et t-shirts noirs), pas de jeux de scène, si ce n’est de grands sourires. Turilli se réapproprie la notion de chef d’orchestre, puisque toutes les parties impressionnantes à la guitare sont laissées au très technique – et incroyablement entraînant – Dominique Leurquin, sans compter le chant saisissant de Lione qui prend toute la place. Turilli a tout fait pour que ça marche, depuis l’écriture jusqu’aux arrangements, et ça marche. Il ne lui reste plus qu’à plaquer ses accords, à glisser de temps à autre une petite descente de guitare, mais la machine est déjà en branle, toute seule.

Depuis sa création, les textes dans le heavy metal européen se sont surtout partagés deux écoles : la Deep Purple, très obscure, on ne sait pas vraiment où ils veulent en venir avec leurs collages pour définir des sentiments bien vagues, et la Black Sabbath, c’est-à-dire la cinéma de quartier. Bien qu’ils aient poncé leurs classiques en musique, de Vivaldi à Dvorak, Rhapsody, bien plus tard, n’allait tout de même pas entrer dans la danse avec de la foutue poésie. Ils choisissent l’option cinéma, mais exit L’Exorciste, et bonjour Hollywood (quoi qu’il n’y ait pas tant que ça de films de fantasy). On n’est pas beaucoup plus impliqué. Et pourtant, l’heroic fantasy nous permet d’avoir quelque chose de puissant à crier – sans qu’on n’y croie, c’est pas grave. On va trouver cette putain d’épée et la planter entre les omoplates de ce putain de sorcier. Et si votre petite sœur vous demande de quoi vous parliez une fois la chanson terminée, vous avez déjà oublié, il ne vous reste que l’agréable sensation d’avoir fait partie d’un chœur. J’ai une tendresse particulière pour le début des années 2000, lorsque les bacs heavy metal étaient envahis de pochettes épiques à les confondre avec les rayonnages des Livres dont vous êtes le héros, portant presque tous, au dos, la mention « mixed and produced by Sascha Paeth and Miro ». Une époque dont l’essence esthétique heroic fantasy disparaît aujourd’hui avec ce Rhapsody nouveau (hum), sobre, sans décor de château, et dont les paroles ne sont plus qu’un prétexte à chanter, mais qui, finalement, vieilli très très bien, puisque les mélodies restent, les titres sont merveilleux encore vingt ans après, et que Fabio Lione n’a rien perdu de son coffre.

Le voici qui regarde sa montre… Oui, parfait, on va pouvoir finir, il est 20:30:00:00:00:00:00:00:00:00:00:00.